Retour en ville et conformisme social

Publié le 24 Avril 2014

Et voilà, près de trois semaines passées à Podere le Fornaci et que des bons souvenirs. J'ai l'impression d'abandonner à nouveau mon chez-moi, comme le mois dernier quand j'ai quitté Strasbourg. C'est étrange comme on s'adapte vite à un nouveau lieu lorsqu’on s'y sent bien, comme on se l'approprie en quelques jours... Mais il est désormais temps de remettre le voyage en marche. Juste le temps de remercier une nouvelle fois Lea, Michela, Matteo et Michele pour leur accueil chaleureux et tout ce qu'ils m'auront appris durant ces vingt jours, et me voilà parti.

Le jour du départ - de gauche à droite et haut en bas : moi, Michela, Matteo, Lea, Michele et Fausto

Le jour du départ - de gauche à droite et haut en bas : moi, Michela, Matteo, Lea, Michele et Fausto

En débarquant à la ferme au début du mois, alors que j’avais auparavant visité des villes magnifiques et rencontré des personnes super sympas, j’avais éprouvé une sorte de soulagement, que je ne m’expliquais pas vraiment. Sans doute parce que j’allais enfin poser mon sac plus de quarante huit heures d’affilée, après avoir couru les villes pendant deux semaines. Maintenant que je suis de retour en ville – Florence, Bologne et Padoue – perdu dans un océan de touristes, le contraste avec les semaines précédentes est encore plus frappant. Et révélateur. Me voilà déjà envahi par un sentiment d’agacement, contre moi-même et le reste du monde.

J’ai beau le dire, l’écrire, le crier sur tous les toits et en être vraiment intimement persuadé, je ne suis toujours pas capable d’appliquer concrètement ce credo à mon aventure. N’ayons pas peur de le dire encore une fois : pour moi, le voyage – ou du moins ce voyage – ne doit pas se résumer à une course aux belles villes et aux sites touristiques. Mais alors pourquoi diable continué-je à organiser mon itinéraire de cette manière, aussi agréable soit-elle au demeurant, si elle ne correspond pas à mes envies d’aujourd’hui ? Pourquoi en suis-je encore systématiquement à courir d’une ville à l’autre, selon un circuit préétabli, comme si j’avais une check-list à compléter ?

Réponse : parce que je suis formaté. Je ne sais pas vraiment pourquoi ni comment – ou plutôt j’ai ma petite idée sur la question – mais, à part quelques illuminés, on est tous formatés en ce qui concerne le voyage (et le reste, d’ailleurs). Putain de conformisme. Quand tu te rends dans un nouvel endroit, tu te sens l’obligation d’aller visiter tel ou tel site, telle ou telle ville, parce que c’est la chose à voir ici, pour laquelle tout le monde fait le déplacement. D’une certaine façon, tu te sens investi du devoir d’y aller. Faute de te sentir idiot de passer si près d’une merveille touristique sans t’y arrêter. Au risque d’éprouver une forme de culpabilité absurde. Comme si on allait te regarder de travers parce que, toi, tu as été assez fou pour rater un truc pareil – et le pire, c'est que ce serait probablement le cas... Mais fous moi la paix, saloperie de pression sociale ! Et si j’ai pas envie de faire comme tout le monde, hein ? Et si j’en n’ai rien à foutre de visiter ta ville, je fais comment ?!

Le Ponte Vecchio est le seul pont avec boutiques de Florence à avoir résisté au temps (ou plus précisément à la destruction par les nazis à la fin de la Seconde Guerre Mondiale)Le Ponte Vecchio est le seul pont avec boutiques de Florence à avoir résisté au temps (ou plus précisément à la destruction par les nazis à la fin de la Seconde Guerre Mondiale)

Le Ponte Vecchio est le seul pont avec boutiques de Florence à avoir résisté au temps (ou plus précisément à la destruction par les nazis à la fin de la Seconde Guerre Mondiale)

Pourquoi, quand tu vois une statue ou un vieux mur en brique, tu te sens obligé de les prendre en photo ? Tu ne les trouves peut être même pas beaux et tu n’as pas la moindre idée de leur histoire, de ce qu’ils représentent ou de pourquoi ils sont là. Mais pourtant, tu les prends en photo. Pourquoi ? Parce que tout le monde autour de toi en fait de même. Donc, dans le doute, tu te dis que ça doit être important, typique, et tu sors ton appareil. Et puis peut être aussi parce que, au delà du simple souvenir que représentera ton cliché, il restera comme la preuve que tu as bien rempli ta mission ici. Un trophée qui prouvera au monde que tu as bien vu tout ce qu’il y avait à voir dans la ville. Un visa, un diplôme. Et c’est pareil quand tu prends la même pose débile que les cent millions de touristes avant toi, comme en retenant la tour de Pise par exemple. Tu sais que c’est idiot, mais tu as quand même envie de le faire. Pour intégrer le groupe.

Je ne vise personne en particulier, je ne juge personne, pas même la famille Chang que je ne porte pourtant pas vraiment dans mon cœur. Je fais moi-même partie de la bande, même si ça m’emmerde. Je n’ai toujours pas réussi à vraiment me libérer de tout ça. Mais j’ai de plus en plus l’impression que ces multiples visites éclair, comme les villes italiennes en ce début de voyage, sont un peu vides de sens, qu’il n’y a pas d’autre but que de pouvoir dire ensuite que je « connais » tous ces lieux.

Mais pourquoi faudrait-il nécessairement tout voir quand on voyage ? D’où vient cette idée qu’on découvre un pays en en couvrant la plus grande surface possible ? Apprendrai-je plus à connaitre le monde en étant tout le temps en mouvement ou plutôt en posant régulièrement mes valises pour une plus longue durée, quitte à passer à coté d’autres merveilles ? Est-il stupide de rater un site touristique emblématique pour un instant de vie banal, une simple rencontre hasardeuse ? Ai-je envie de « voir » le monde ou de le « vivre » ?

Perso, j’ai l’impression d’avoir beaucoup plus appris de l’Italie en trois semaines de vie à Greve in Chianti – alors que je n’ai pas bougé de ma ferme et donc pas « vu » grand chose – que pendant les trois autres semaines d'itinérance, qui m’ont pourtant emmené de Côme à Sienne, de Florence à Padoue, en passant par Milan, Bergame, Pise, Bologne. Ça m'interpelle... 

A Bologne, quel que soit le style, quelle que soit l'époque, il n'existe pas une rue sans arcades.A Bologne, quel que soit le style, quelle que soit l'époque, il n'existe pas une rue sans arcades.A Bologne, quel que soit le style, quelle que soit l'époque, il n'existe pas une rue sans arcades.

A Bologne, quel que soit le style, quelle que soit l'époque, il n'existe pas une rue sans arcades.

Alors que j’arrive à Venise, mon aventure italienne touche à son terme. Je passerai bientôt en Croatie, si j’arrive à trouver un bateau. Je me demande s’il n’est pas temps de mettre mes actes en adéquation avec mes idées. Peut être le changement de pays sera-t-il enfin accompagné d’un changement de comportement ? Encore faudra-t-il avoir le courage de vraiment se confronter à l’inconnu pour sortir de sa zone de confort. S’immerger pour de vrai, arrêter de faire semblant, de rester superficiel.

J’ai fait un premier pas en allant travailler à la ferme, mais il reste encore du chemin.

Rédigé par Pierre

Publié dans #Italie

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Tosh 27/04/2014 15:34

J'ai l'impression de revivre la discussion qu'on a eu avant de partir en Islande sur la manière dont on visiterait le pays. Pas de doute pour moi non plus, c'est bien en y allant lentement qu'on peut espérer approcher l'essentiel. Continue comme ça, je pense à toi bisous ;)

Pierre 28/04/2014 12:58

Ouaip ! J'ai bien hâte de voir comment tu vas t'en sortir au Vietnam/Laos/Cambodge :) Bisous !

Pierre 26/04/2014 21:19

Effectivement on peut voir et vivre, c'est un équilibre à trouver et à ajuster constamment je pense.
Tu as tout à fait raison Omer, et je t'avoue que je suis impatient d'arriver sur le continent asiatique !
Et Sylvie, que tu te retrouves dans mes réflexions est pour moi un grand honneur :)

Sylvie 26/04/2014 18:34

oui Pierre réflexion indispensable en ce début de voyage!
En effet les sites touristiques et autres à voir AAbsolument te satisfont sur le moment mais seul reste pour toi intimement les rencontres que tu fais .Elles seront riches et inoubliables.
Tu as compris qu'il faut voyager lentement pour que ses rencontres se fassent ,qu'il faut partager quelque chose :travail,galère, ...
merci de nous faire partager tes réflexions je me retrouve il y a 20 ans!!!!

Omero 25/04/2014 00:00

On se faisait la réflexion avec tatalolotte que pour l'instant ( jusqu'à la ferme ) ta vision des choses ressemblait beaucoup à un guide touristique avec visites de beaux sites à voir ... ou à ne pas voir ...et je me faisait la réflexion suivante: que tout allait changer lorsque tu quitterais les pays occidentaux et leurs cultures somme toute relativement similaires, en étant enfin confronté à un autre mode de vie avec d'autres valeurs, d'autres priorités, d'autres façon de voir la vie et les rapports humains... Mais je vois que tu as déjà fait beaucoup plus de chemin qu'il n'y parait! Je suis bluffé! Et c'est bon de te lire, j'attends de plus en plus les prochains épisodes! ;)

Marrainelol 24/04/2014 21:02

Merci de partager ce sentiment d'agacement avec nous. S’imprégner de l’histoire d’un pays (grâce à notamment la visite de certains de ses monuments) est aussi un moyen de mieux comprendre la culture sur place et la façon de vivre des gens. C’est sûr qu’il faut trouver un juste équilibre,... enfin l’équilibre qui te correspond ;-) Bisous

autre être humain 24/04/2014 20:37

Tes actes sont en adéquation!!!! Ton instincts est en train de refaire surface et TU te découvres de plus en plus ! voila le vrai voyage ici et maintenant ! Alors oui !!!rale! gamberge !lutte ! let lâche prise..........! le plus beau des voyages est en route !!LE TIEN !Je continue encore et toujours le mien alors prends patience tu as toute la vie :-)))))

Tonchanita 24/04/2014 20:08

Super les photos de tes arcades ! Allez mon Pierrot, on peut voir et vivre le monde en même temps ! Bécots

Françoise 24/04/2014 18:34

Je crois pouvoir assurer que tu as pris en photo le ponte Vecchio, tout simplement parce qu'il est MAGNIFIQUE ! Que c'est beau !!!
Je comprends tes interrogations. Mais puisque tu n'es pas vraiment pressé par le temps, tu pourras sans doute trouver un équilibre entre voir et visiter des endroits prestigieux et partager des moments intenses avec des gens authentiques.
Le simple fait de te poser la question, signifie que tu n'es pas totalement "formaté" !!!
Merci de me faire partager ces sites et ces rencontres, de me faire voyager ! Continue !!!

Françoise 24/04/2014 20:25

Partage, continue, partage : tes réflexions, tes récits, tes photos, et tes vidéos maintenant.
ça me va bien ! Je savoure !

Pierre 24/04/2014 20:01

C'est vrai qu'il est beau :)
Ce blog est mon journal, je partage mes réflexions, sans douter que je trouverai l'équilibre adéquat. Et en attendant, je prends quand même énormément de plaisir, pas d'inquiétude à avoir de ce coté là !

frizzette 24/04/2014 17:48

Merci Pierre. Je ne commente peut-être pas beaucoup, mais je lis avidement.

Merci, et continue !

Pierre 24/04/2014 19:58

C'est marrant, je me doutais que celui-ci te ferais réagir ! Merci pour le compliment.
Je pense à toi pour ta soutenance...
A (très) bientôt !