Rovinj, chez les éco-gipsys

Publié le 2 Mai 2014

Arrivée pluvieuse, arrivée heureuse. Alors qu’il a fait beau pendant toute la traversée, un déluge s’abat sur la côte croate cependant que mon bateau arrive à quai dans le port de Poreč, un peu avant vingt heures. Evidemment, pas moyen de trouver l’auberge qu’on m’a indiquée. Après avoir fait trois fois le tour de la ville, j’ai deux bassines de flotte en guise de chaussures. Dans ces moments là, le plus important est de garder son sang-froid, tu finis toujours par être récompensé de ta patience. De fait, l’établissement enfin trouvé est parfaitement accueillant, à l’image de son jeune propriétaire qui ne cesse de me serrer la main avec un sourire sincère figé sur le visage. « Tout va bien ? – Maintenant, oui ! »

Rovinj, sur la côte istrienneRovinj, sur la côte istrienne

Rovinj, sur la côte istrienne

Ceci étant, je ne vais pas rester longtemps ici. Je suis attendu le lendemain à Rovinj, à une trentaine de kilomètres au sud de Poreč. Comme je me le suis promis, je reprends le stop pour moyen de déplacement – et ça marche plutôt bien ! Je vois un sourire s’esquisser sur le visage de mon chauffeur alors que je lui annonce ma destination. Nikola et ses semblables sont connus dans les environs : ce sont les marginaux qui vivent dans la forêt au-dessus du village ! Il semble que tout le monde ait connaissance de la présence de ces excentriques. Certains de leurs amis les appellent même les éco-gipsys, les gitans écologiques.

Après des études de menuiserie et quelques mois de petits boulots inintéressants, Nikola décide à l’âge de vingt ans qu’il est temps de quitter son Italie natale pour une vie de bohème. Il achète un vieux combi Volkswagen – pour soixante-dix euros ! – et prend la route de l’Espagne où il suit des cours d’art du cirque. Artiste de rue itinérant, il arpentera les routes du sud de l’Europe pendant cinq ans, gagnant sa vie en faisant le clown, littéralement.

Il a maintenant vingt-cinq ans et se décide à poser ses valises pour réaliser un nouveau rêve. Avec huit autres personnes, il achète quatre hectares de forêt en Croatie pour y créer une petite communauté autonome. Pour le moment, il n’y a même pas la place pour planter une tente au milieu de cette épaisse végétation. Tout est à faire. Mais progressivement, les arbres sont défrichés, les chemins tracés, les cabanes érigées et les potagers ensemencés. Les propriétés argileuses du sol de la région sont idéales pour construire les maisons en terre-paille. Alors que les moutons en liberté achèvent de tondre la pelouse, un petit éco-village forestier s’est tranquillement mis en place.

Maisons en terre-paille et tondeuses ambulantesMaisons en terre-paille et tondeuses ambulantes
Maisons en terre-paille et tondeuses ambulantesMaisons en terre-paille et tondeuses ambulantes

Maisons en terre-paille et tondeuses ambulantes

Dans les alentours, les gens commencent à s’interroger : qui sont ces fous qui vivent dans les bois ? La police est venue sept fois au total, mais est toujours repartie comme si de rien n'était. Même l’escadron d’élite envoyé de la capitale pour les déloger est rentré à Zagreb la queue entre les jambes. Forcément, ce n’est pas un camp illicite de manouches ou de squatteurs : ce sont eux les propriétaires !

Le terrain est-il constructible ? Bien sûr que non. Mais ça, en Croatie, c’est un détail. Le système foncier ne s’est apparemment toujours pas remis de l’époque communiste où les actes de propriété avaient été plus ou moins supprimés, au moins dans les faits. Aujourd’hui, même si tout est officiellement rentré dans l’ordre, la justice se fout pas mal de trois cabanes dans la forêt, elle a d’autres chats à fouetter. 

Session jonglage dans le "théâtre"Session jonglage dans le "théâtre"

Session jonglage dans le "théâtre"

Huit ans plus tard, la majorité du groupe est repartie vers d’autres horizons. Nikola et sa compagne Irany, venue de la ville pour le rejoindre il y a près de quatre ans, seront bientôt les derniers irréductibles à vivre ici à plein temps. Mais la vie en communauté ayant aussi ses inconvénients, ils ne cachent pas leur plaisir. Il continue toujours à y avoir beaucoup de passage, mais ce sont le plus souvent des pseudo-wwoofers comme Niel, des voyageurs comme moi, ou les anciens qui viennent juste passer les vacances. Même si à l’image du grand « théâtre », qui accueille les entrainement de jonglage et autres arts du cirque, le village a globalement fière allure, il y a encore pas mal de choses à faire et la main d’œuvre est toujours bienvenue.

Bien qu’on soit au milieu des bois, l’électricité des panneaux solaires et les récupérateurs d’eau de pluie assurent un minimum de confort. Un minimum. Clairement, en ce qui me concerne, je ne pourrais pas vivre ici à plein temps. Mais Nikola a grandi dans un village de trente-huit habitants, il a connu les nuits dans les gares, vécu cinq années dans un van… « Ici, pour moi, c’est le grand luxe ! » lâche-t-il espièglement. 

Méchoui chez des amis du villageMéchoui chez des amis du village

Méchoui chez des amis du village

Au fait, la chose est suffisamment improbable pour que je la partage avec toi : alors que je termine de lui conter ma mésaventure d’il y a quelques jours à Venise, Irany saute au plafond. « Mais je le connais, ce type ! Un ami m’a raconté la même histoire il y a sept ans ! » Voilà, le psychopathe vénitien est en plus un récidiviste !

Rédigé par Pierre

Publié dans #Croatie

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tatalolotte 04/05/2014 01:43

De biens jolies photos toujours au plus près de la nature à ce que je vois !Bon tu t'en sors bien!tu aurais pu joué le rôle de DI Caprio dans l'éco village de "la plage " Mais raisonnable tu es raisonnable tu resteras !

Françoise 03/05/2014 13:16

Une possibilité de stage pour..... les cousins du 88, amateurs des arts du cirque, non ? !!!

Marrainelol 02/05/2014 21:58

Coucou Pierre,
On est contents de voir que tout va bien pour toi !!
J'ai repéré Rovinj sur une carte... tu es donc au Nord de la Croatie (nous ne connaissons pas du tout ce coin, on est allés 2 fois en Croatie mais c'était plus au Sud)...
Je suis toujours assez bluffée de voir que certains choisissent de vivre ainsi, retirés et avec si peu...!! En revanche pour le petit méchoui, je ne dirais pas non ;-) Bisous A+