L'expérience du Transsibérien [VIDEO]

Publié le 16 Juin 2014

Comment retranscrire par écrit une telle aventure ? La chose est impossible. On pourrait dire qu’il s’agit simplement d’attendre patiemment dans un wagon couchette que les quatre-vingt six heures qui te séparent de ta destination soient écoulés. Mais c’est évidemment bien plus que ça. J’ai eu beau retourner la chose dans tous les sens, je n’ai pas trouvé de solution idéale. Alors je te livre telles quelles mes pensées du moment, telles que je les ai notées au fur et à mesure du trajet. C’est un peu long, mais sans doute le seul moyen pour essayer de te faire ressentir le voyage comme je l’ai vécu.

Jeudi 12 juin 2014

13h05. Pas une minute de retard. La locomotive se met en mouvement, donnant le signal de départ de cette folle aventure. Nous établissons nos quartiers au milieu de la voiture numéro dix. C’est sommaire, mais, à mes yeux, plus qu’il n’en fallait. Un pseudo-compartiment – en open-space avec les neuf autres que compte le wagon – accueille six personnes. Les trois couchettes du haut ont l’avantage d’être relativement tranquilles, quand celles du bas font également office de banquette pour la petite table sur laquelle nous partagerons nos repas. Dans notre carré, je m’éclate déjà à grimper comme un singe jusqu’à mon lit, sautant dans tous les sens. Un vrai gamin. Et ça fait marrer Chabalov Aleksandar – qu’on appellera Alex pour des raisons pratiques – qui occupe la place sous la mienne.

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Soixante-dix ans au compteur bien qu’il en paraisse quinze de moins, il a les yeux chaleureux et le sourire facile. Son faciès laisse peu de doute sur ses origines, vraisemblablement mongoles ou autochtones sibériennes. Lui comme nous manifestons la volonté de communiquer, mais la barrière de la langue n’est pas évidente à franchir. Pour la première fois du voyage, je fais usage de mes plaquettes-photos de présentation et de mon g’palémo pour tenter de briser la glace. La démarche semble lui plaire et nous parvenons à échanger quelques mots. Je comprends qu’il vit à Irkoutsk, a trois enfants, dont un étudiant à New York, et est de croyance chamaniste polythéiste. C’est un début.

A part ça, la conversation reste sacrément galère. Difficile d’échanger plus pour le moment. Même lorsqu’il sort son paquet de cartes, nous restons incapables de trouver un jeu en commun, si bien qu’il finit par jeter l’éponge pour se plonger dans la lecture de son journal. Quelle frustration… Mais alors qu’Isabelle, Frizzette et moi nous lançons dans une partie de Trou duc’, il ne peut s’empêcher de jeter de fréquents coups d’œil pour essayer de suivre. Il refuse qu’on s’arrête pour lui expliquer les règles, mais j’ai maintenant le sentiment qu’on parviendra à partager un peu plus avec lui d’ici à notre arrivée.

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14h01. La faim se fait rapidement sentir et nous sortons les vivres que nous avons acheté chez Auchan deux heures auparavant. Avec la seule eau chaude mise à disposition dans le train, les possibilités de cuisine sont limitées. J’opte pour la semoule et le bortch déshydraté. Succulent. Je sens que le voyage va être long gastronomiquement parlant. D’autant qu’à rester là à glandouiller, tu as faim en permanence…

18h19. En regardant ma montre, j’ai du mal à croire que nous sommes déjà partis depuis plus de cinq heures. La notion du temps semble déjà altérée. Nombreux sont ceux qui se sont mis au lit dès le départ. Je ne sais pas encore si je dois m’efforcer de respecter un rythme activité/repos normal ou plutôt me laisser perdre dans cette bulle spatio-temporelle. Enfin, de toute façon, à l’arrivée à Irkoutsk on aura pris cinq heures de décalage horaire par rapport à Moscou donc on sera déphasés par la force des choses. S’accrocher artificiellement à un rythme de repos conventionnel semble donc futile et perdu d’avance. Ainsi soit-il, fermons les yeux…

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Vendredi 13 juin 2014

01h38. Après une longue discussion autour de la bouteille de vodka, je réalise que la nuit a fini par tomber, sans doute aux alentours de minuit. La pleine lune éclaire néanmoins parfaitement le paysage brumeux qui défile, monotone mais captivant. Je prends conscience que nous avons déjà passé treize heures dans ce train sans éprouver la moindre trace d’ennui. Et ce malgré le calme plat qui règne dans notre wagon. Le rapport au temps est vraiment différent ici et il est devenu particulièrement agréable de ne rien faire du tout…

02h54. Je commence à fatiguer mais pas moyen de trouver le sommeil. Plein de choses dans la tête. L’infini temps libre est propice au cheminement intellectuel. Si tu es familier des divagations de l’esprit propres aux longs jours de treks, tu sais de quoi je parle. Le soleil commence déjà à se lever, offrant de magnifiques couleurs au ciel nuageux, pendant que le train continue inlassablement sa route malgré de courtes haltes toutes les trois ou quatre heures.

08h07. Manifestement, j’ai fini par m’endormir. Et bizarrement, je suis bien reposé. Le bercement du train doit avoir fait son effet. Après quelques savants calculs, je viens de me rendre compte que le trajet jusqu’à Irkoutsk ne durera pas quatre jours et demi comme on me l’avait dit mais « seulement » un peu plus de trois et demi. Sentiment étrange : je devrais être content d’arriver plus vite à destination, mais j’ai l’impression qu’on vient de me voler une journée de voyage…

17h13. Sous l’impulsion d’Alex, nous venons de nous faire de nouveaux copains. Farat et Kadil sont respectivement originaires de Turquie et d’Azerbaïdjan, bien qu’ils aient tous deux un passeport russe. Comme ils ne parlent pas non plus un mot d’anglais, la conversation ressemble encore à une discussion de mecs bourrés. On lève les mains, on fait des signes, on se répète, on regarde son vis-à-vis d’un air hébété. Vu de l’extérieur, ça doit être assez drôle… Le g’palémo fait une nouvelle fois un malheur. Chaque dessin est méthodiquement passé en revue et traduit simultanément en russe et en français. Les incompréhensions donnent lieux à de grands éclats de rire et il n’y a vite plus que ça qui compte.

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Samedi 14 juin 2014

04h02. Hier soir, j’étais fatigué, je me suis couché tôt. Du coup, réveil aux aurores. Mais en fait c’est plutôt une bonne chose, j’anticipe le décalage horaire d’Irkoutsk. C’est d’ailleurs ce qu’ont l’air de faire les vieux de notre compartiment, qui descendent aussi là-bas : lorsque j’émerge, ils sont déjà tous les trois en train de papoter depuis un petit moment.

Cette nuit, on a passé l’Oural, même si je dois avouer que je n’ai pas vu des masses de montagnes. En fait, depuis notre départ, on est globalement dans une campagne tout ce qu’on fait de plus banale, avec ses prés et ses forêts. Pas vilain, mais rien de bien fantastique. Bref, quoi qu’il en soit, ce matin, nous sommes donc officiellement entrés en Sibérie.

06h59. Repas de midi pile poil à l’heure d’Irkoutsk. Mais psychologiquement ça fait quand même bizarre de manger des nouilles chinoises quand ta montre n’affiche pas encore 7h.

08h45. Soyons clairs : dans le Transsibérien, l’hygiène, c’est pas évident à gérer. Ça commence à sentir le chien mouillé quand on passe devant certains compartiments. Pour ma part, j’essaye de tâter de la brosse à dents deux fois par jour, mais par contre, pour la douche, faudra repasser. J’ai prévu quelques lingettes mais ça reste limite…

12h03. Gare de Omsk, vingt minutes d'arrêt. Comme dans chaque station, de petites guérites, où sont vendues toutes sortes de merdouilles – majoritairement comestibles –, sont érigées sur les quais. Mais quitte à se ravitailler, le plus amusant reste d'aller à la rencontre des petites vieilles qui arpentent les quais à la recherche d'acheteurs pour les gâteaux et le poisson séché qu'elles ont cuisiné un peu plus tôt. Toujours sympa un peu de folklore. 

L'expérience du Transsibérien [VIDEO]L'expérience du Transsibérien [VIDEO]
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Les paysages ont quant à eux peu évolué, mais on observe de plus en plus de forêts de ces étranges boulots fins et allongés. Les constructions en pierre ont presque totalement disparus. Les villages que nous traversons sont désormais quasi-exclusivement composés de maisonnettes en bois. Elles ont l'air de tenir à peine debout et me rappellent fortement celles que j'avais vues dans le vieux quartier russe de Vilnius.

16h58. Alors que l'on commençait à avoir fait le tour de toutes les activités à notre disposition, la persévérance de Frizzette nous offre une magnifique ouverture : il a réussi à décoder le mystérieux jeu de carte auquel tout le monde joue dans le train – le Durak, terme qui semble signifier "idiot" ou quelque chose du genre (en référence au qualificatif qu'on attribue au perdant). Alex ne se fait pas prier pour initier une partie et nous confirmer quelques subtilités. Nous faisons désormais partie de la bande. 

L'expérience du Transsibérien [VIDEO]

Le jeu, c'est universel. Pas besoin de se parler, les émotions passent toutes seules, c'est génial... Bien vite rejoints par un jeune ouzbek au nom imprononçable, nous voilà impliqués dans ce qui semble finalement être le facteur de connexion prépondérant dans le Transsibérien. Parce que contre toute attente, ça ne picole pas à tout va comme on me l'avait laissé entendre. En tout cas, pour être plus exact, pas ostensiblement. Dans un premier temps, on pensait même que les seules personnes bourrées étaient montées dans le train déjà bien cuites. En réalité, après avoir remarqué de soudains changements de comportement chez les vieux alcoolos, nous avons finalement compris qu'alcool il y avait bien, mais qu'ils consommaient discrètement dans leurs compartiments.

19h45. Cependant que nous arrivons en gare de Novossibirsk, je suis complètement désorienté. Le soleil ne s'est jusqu'à maintenant jamais couché avant minuit, et subitement, ce soir, l'obscurité est déjà en train de tomber. Nous avons dû en parcourir un paquet, des kilomètres, pour observer un changement si soudain. Plus que jamais, les notions d'espace et de temps n'ont vraiment  plus de sens : 19h45 à Moscou, ça fait 00h45 à Irkoutsk, mais aussi 22h45 ici. Certes, sauf que « ici », c'est également très relatif. Ce matin, comment savoir si on est toujours « ici » ou plutôt déjà « là-bas » ? A quelle heure dois-je me référer au juste ? Même entre nous, quand on se demande l'heure, on ne sait plus trop si on parle de la même chose… Du coup, j’ai décidé de ne pas toucher à ma montre jusqu’à l’arrivée.

Dimanche 15 juin 2014

03h13. La dernière journée de voyage commence après une nuit reposante. Déjà soixante-deux heures que nous sommes montés à bord, et plus que vingt-quatre avant de débarquer à Irkoutsk. Un coup d'œil par la fenêtre me fait remarquer que le paysage a légèrement changé. La végétation reste quasi-identique, mais le relief est désormais vallonné – alors qu'il était particulièrement plat depuis Moscou.

Mais tandis que je traverse le wagon pour aller chercher l'eau chaude nécessaire à la préparation du thé, un autre changement plus intéressant me frappe : la composition des passagers a été significativement modifiée. De nombreux russes caucasiens ont dû descendre pendant la nuit car leurs places sont désormais occupées par de nouvelles têtes, arborant majoritairement des yeux bridés. Voilà un autre signe fort de notre marche vers l'est.

10h54. Nous voilà désormais parfaitement intégrés à l'écosystème du Transsibérien. On lance des parties de carte avec n'importe qui, les vieux poivrots nous payent des shots de vodka et les enfants n'ont plus peur de jouer avec nous. Il paraît que tout le wagon avait entendu parler des « trois français » depuis longtemps, mais la majorité de nos compagnons de voyage ont maintenant eu personnellement affaire à l'un ou l'autre d'entre nous au moins une fois. 

L'expérience du Transsibérien [VIDEO]

15h04. Dernier dîner dans le train, neuvième bol de semoule consécutif. Pour finir les bouteilles de vin, le fromage russe ou la tablette de chocolat fondue, c'est maintenant ou jamais. Tout est passé tellement vite, demain matin nous serons déjà à Irkoutsk. 

Lundi 16 juin 2014

00h59. Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit. Sans doute la chaleur n'a pas aidé, mais il y aurait du psychologique caché derrière cette insomnie que ça ne m’étonnerait qu’à moitié. Ce n'est pas plus mal : allongé sur ma couchette, je peux profiter aux premières loges du dernier lever de soleil de ce voyage, illuminant la brume matinale qui ennoie les maisons de bois.

Alex est également réveillé depuis que j'ai laissé mon portable lui tomber sur la tronche. Pas rancunier, alors que le wagon dort encore à point fermé, il m'invite à descendre partager son petit déjeuner. Tchaï et tartines au menu. Je dois avouer que je ne sais pas trop ce que je mange. Ça n'a vraiment pas de goût, mais aucune importance. Je sors un paquet de gâteau dans l'infime espoir qu'il tape dedans à son tour. Rien de moins sûr : depuis Moscou, il n'a jamais accepté quoi que ce soit de notre part. Et pourtant, ce matin, il y plonge volontiers. J’essaye de dissimuler le sourire satisfait qui me monte au visage…

Les mots sont désormais superflus. Le précieux silence reste inviolé un long moment alors que nous contemplons le paysage par la fenêtre. Le soleil vient de quitter l'horizon. Alex verse religieusement une goute de son thé sur la table avant de s'en enfiler une dernière rasade. Un ultime éclat de rire. Le voyage est terminé.

Résumé en vidéo

Comme tu as été bien chic de prendre la peine de me lire jusqu’ici – et gare à toi si tu as sauté le roman pour foncer droit sur la vidéo – j’ai pris le temps de te concocter un petit condensé en images qui bougent.

Rédigé par Pierre

Publié dans #Russie, #[VIDEO]

Commenter cet article

clara 19/06/2014 20:22

Coucou !
Merci pour ton article, tu m'as fait voyager !
Quand on pense qu'on peste en ce moment des retard de la SNCF, tu te plains d'arriver plus tôt, ce qui montre que ce qui compte c'est le voyage et pas la destination !! Tu me donnes envie de partir en roadtrip : bravo et bon choix avec dan black pour la musique !! ;)

Eve 19/06/2014 11:39

Bon, j'avoue, j'ai triché, j'ai d'abord regardé la vidéo ... et puis là, je viens de lire ton récit ! génial, et bravo pour toutes ces rencontres que tu inities. tu t'enrichis chaque jour !

Pierre 19/06/2014 11:26

Merci à tous, vous me faites bien plaisir comme toujours :)

Michel 17/06/2014 09:53

Il me faut l’avouer, certainement en premier lieu ma curiosité, mais aussi faute de temps, c’était l’heure du bad, j’ai d’abord regardé la vidéo… Allez, de suite un max d’info… Sympa la vidéo !!!
Depuis j’ai pris le temps de déguster chaque mot. Elle a raison Tatalotte, tu aurais pris ton pied à voir notre plaisir, notre émotion en découvrant ces rencontres. Un sourire jusqu’aux oreillers, mais aussi les yeux humides. J’ai eu l’impression que la barrière de la langue était devenue un atout, elle te permettait de ne dire que l’essentiel à travers quelques images, quelques signes, et des regards échangés.
Puis j’ai bien sûr regardé de nouveau la vidéo, et elle prend une toute autre dimension. La musique donne le rythme, chaque image rappelle une phrase, un mot.
Fantastique. Merci Pierre.

C’est un voyage… mais c’est bien plus que cela.

Diana 23/06/2014 23:19

Je te l' ai déjà dit par ailleurs ... mais je viens me repromener encore et encore dans tes articles , de revisionner ta vidéo... entre autre ...
C' est vrai que tu nous donnes la frite, et que l' émotion monte jusque' aux larmes, mon Grand !Merci MERCIII MERCIIIII !!

omero 18/06/2014 23:15

Entièrement d'accord, on a tout de suite la banane, c'est le pied ! Et quel choix de musique! Je ne connaissais pas mais c'est très sympa et çà fait tout de suite voyager ... Encore encore encore!!!

Toncha Michelovna 16/06/2014 20:27

C'est comme si j'étais avec toi !

Maxjujuaroundtheworld 16/06/2014 19:11

Désolés pour les 4 jours et demi de prévus initialement ... En tout cas, que de bons souvenirs en visionnant cette vidéo ! Profitez bien de tous les charmes de la Russie !!

Françoise 16/06/2014 18:42

Extraordinaire ! Magnifique !!! J'en re-veux !!!
Tu m'as fait voyager à tes côtés, sans même t'en rendre compte !!! (pas encombrante la nénette ! Et même pas fatiguée !)
Biz

Marrainelol 16/06/2014 18:10

Très sympa à lire !! J'ai fait "tout comme" tu as dit (lol) : d'abord le texte, puis ensuite la vidéo ! Génial !!! Quel périple et que de belles rencontres ! C'est impressionnant de voir sur une carte l'immense trajet parcouru en train *_* Alex a une bonne tête et un bon sourire ! Bisous et... merci :-)

tatalotte 16/06/2014 15:33

Geniaaaaaal !Au fil de la lecture j'ai entendu le roulis du train pendant que tu nous contais ton voyage ! Bravo l'artiste pour cette retransmission on ne peut plus authentique ! Belle photo de compagnons de route !J 'ai admiré tes talents de grimpeur comme si tu vivais dans ce wagon depuis des semaines ! dommage que tu ne puisses pas voir nos bouilles quand on te lit ! Un peu béat , le sourire jusque aux oreilles !quel pied !!!!!!merci

frizzette 16/06/2014 15:26

Moi:«alors il a dit quoi?»
Pierre : «il dit qu'il préfère le chocolat indien parce qu'il fait moins de miettes»