Les sacrifices de Manakamana

Publié le 29 Septembre 2014

La vie est généralement pleine de bonnes surprises, mais, de temps en temps, elle en réserve quelques-unes un peu moins sympas. Aujourd’hui, c’est notre Dédé national qui part pour son dernier voyage. Ça faisait plus de six mois qu’on ne s’était pas vus, faute d’avoir quitté la France, mais j’étais pourtant certain de le retrouver à mon retour, tant il semblait immortel. Eh bien non. La liberté à son prix… Quoi qu’il en soit, il était hors de question de ne pas rentrer lui dire au revoir. Petit break dans le périple, donc. Petit break dans la rédaction du blog, que tu m’auras pardonné, j’en suis sûr.

Bizarrement, et hormis le contexte particulier, cet aller-retour express en France ne m’aura pas semblé particulièrement étrange. Pas du tout, en fait. Preuve que je n’ai plus la volonté – si j’en avais jamais réellement eu envie – de faire un grand tour du monde d’un seul tenant, mais plutôt d’aller et venir ici ou là, au gré de mes envies du moment. En réalité, pour ne rien te cacher, j’avais déjà en tête de repasser brièvement par la case France pour les fêtes de fin d’année. C’est toujours d’actualité d’ailleurs, même si on a décidé de revenir malgré tout quelques semaines au Népal, pour terminer ce qu’on avait commencé.

Bref, après un invraisemblable enchainement de galères – dont le point d’orgue aura été de se voir refuser l’accès à notre avion et devoir repousser le départ de vingt-quatre heures – nous voici de retour à Katmandou. Deux constats s’imposent immédiatement à nous. Premièrement, la saison des treks a clairement commencé, le nombre de touristes dans la capitale ayant au bas mot été multiplié par dix en notre absence. On commence à comprendre que la rando qu’on s’apprête à débuter a effectivement de fortes chances de se transformer en véritable autoroute. On s’en doutait, on s’en accommodera.

Deuxièmement – et c’est là que c’est un peu plus emmerdant –, alors que le calendrier nous voudrait maintenant un ciel parfaitement bleu, la mousson ne semble toujours pas décidée à se calmer. Même les jours où la pluie daigne nous épargner, les nuages tiennent le camp et un voile brumeux bouche toutes les vallées. C’est bien simple : depuis le début du mois que nous sommes dans le pays, pas une seule fois nous avons réussi à apercevoir un sommet enneigé ! Ce ne sont pourtant pas les occasions qui manquent. Cette semaine encore, même les bourgades nichées sur les contreforts himalayens, telles que Nuwakot, Gorka ou Bantipur, n’auront pu nous offrir les magnifiques paysages qu’elles sont supposées proposer en toile de fond. Pourvu que le ciel se dégage dans les prochains

jours, sinon le trek tant attendu risque d’être bien décevant…

Les sacrifices de Manakamana Les sacrifices de Manakamana Les sacrifices de Manakamana
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Les sacrifices de Manakamana Les sacrifices de Manakamana Les sacrifices de Manakamana

jours, sinon le trek tant attendu risque d’être bien décevant…

Si les panoramas ne sont pas tout à fait au rendez-vous, le village de Manakamana nous aura en revanche permis de découvrir pour la première fois un rite disons… dépaysant. Le célèbre temple établi au sommet de la colline honore la déesse Bhagwati, que les hindous considèrent en mesure d’exhausser leurs souhaits. Les pèlerins affluent chaque jour par centaines et font la queue pendant des heures pour pouvoir pénétrer le petit édifice et lui supplier un succès professionnel ou, plus traditionnellement, l’obtention d’un enfant mâle. Pour augmenter tes chances d’obtenir ses faveurs, la bonne dame te demandera seulement de lui prouver la pureté de ton cœur en lui offrant la tête d’un poulet, voire, si tu veux vraiment assurer le coup, d’une chèvre.

La scène, en plus d’être sacrément gore, est des plus pathétiques. Les malheureuses bestioles sont conduites en quasi flux tendu jusqu’à l’arrière du temple, où elles sont introduites à leur bourreau. Devant son petit hôtel, l’homme qui patauge les pieds dans une marre de sang n’est même pas le vieux barbu enturbanné que tu pourrais t’imaginer prêt à marmonner ses incantations. Non, celui qui réceptionne les bestioles, c’est juste Jojo, le type lambda avec sa bedaine, sa moustache et sa casquette Adidas contrefaite.

Il a le sourire, Jojo. Apparemment il aime ce qu’il fait et il nous encourage à lui tirer le portrait pendant qu’il s’adonne à sa besogne. Pas de fioritures, pas de cérémonie. On lui tend la biquette qui, fidèle au degré de stupidité que mes souvenirs d’Italie veulent bien lui attribuer, ne semble pas se douter une seconde de ce qui va lui arriver. Avec les centaines de chèvres dont il s’occupe chaque jour, il a le coup de main, Jojo. Tu sens qu’il maitrise la situation. Un pied qui bloque les pattes, une main qui tire le museau. Sa machette est bien aiguisée, il n’a même pas besoin d’aide. Un coup sec et ça y est, la tête de la pauvre bête se retrouve un mètre plus loin, les dents qui claquent et les yeux qui continuent de tourner pendant de longues minutes, comme pour prendre la mesure de ce qui vient de se passer. Le sang gicle partout, mais Jojo s’en fout, il est déjà en train de s’occuper de sa prochaine victime.

Les sacrifices de Manakamana Les sacrifices de Manakamana
Les sacrifices de Manakamana
Les sacrifices de Manakamana Les sacrifices de Manakamana

Là, tu ne peux t’empêcher de te dire encore une fois qu’on fait des trucs un peu bizarres au nom de la religion. Ok, la tradition, ça se respecte. Mais c’est un peu gênant de voir toutes ces bestioles se faire massacrer pour rien, quand même. D’ailleurs, on en fait quoi des cadavres une fois qu’on a prouvé à Bhagwati qu’on l’aime tellement qu’on n’a pas peur de trucider une chèvre ?

La suite du processus est plus ou moins du même acabit. Lorsque l’animal a enfin fini de gigoter, Jojo le fourre dans un sac poubelle et un copain l’expédie dans le sous-sol du boucher. Là, la carcasse va se faire peler, griller et éviscérer par une fine équipe travaillant joyeusement à la chaine. Ne reste plus qu’à découper grossièrement les différents membres, avant de remettre le tout à… son propriétaire originel ! 

Les sacrifices de Manakamana Les sacrifices de Manakamana Les sacrifices de Manakamana
Les sacrifices de Manakamana Les sacrifices de Manakamana Les sacrifices de Manakamana

Ah, ok, je comprends mieux… Au bout du compte, le concept de sacrifice est tout relatif ! C’est quand même un peu moins difficile de « sacrifier » un truc quand tu sais qu’on va te le rendre une heure après. J’aurais sans doute un peu moins de mal à me couper un bras si j’étais sûr qu’il allait repousser… Là, pas con, tu te tapes une bonne bouffe et en plus tu en profites pour dire à Bhagwati que tu fais ça pour elle. Tout le monde est content, surtout les bouchers et autres prêtres à l’intérieur du temple, qui bien entendu se font tous généreusement arroser au passage (là aussi, ça doit être Bhagwati qui veut). L’hypocrisie de la situation me fait un peu marrer, mais au moins les bestioles ne sont pas tuées pour rien. Me voilà rassuré.

Rédigé par Pierre

Publié dans #Népal

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Tatilolita 02/10/2014 23:23

J'aime le commentaire de Sabine! son vœu !sa bestiole !Je n'aurais pas mieux dit!
Mais je note que tu as toujours autant de talent!
Votre venue à toi et ta sœur récemment et votre présence à Noël sont ..........je ne trouve pas les mots justes !Remplissez vous encore les petits loulous

Marrainelol 29/09/2014 16:03

Contente de vous retrouver, vous et vos beaux sourires ;-)
Contente aussi de vous avoir eu à nos côtés à l'occasion du départ de notre Dédé national, voire "international" (on se comprend LOL) Vous serrer dans nos bras nous a fait chaud au coeur...
C'est vrai, ces coutumes sont pour nous bien étranges. Mais comme tu dis, "ça se respecte", même si... Bisous bisous !

Eve 29/09/2014 15:20

J'ai beaucoup pensé à vous ces derniers jours et je profite de ce nouvel article pour vous envoyer plein de tendresse et de pensées positives.
Je vous embrasse bien fort tous les deux

Sabine 29/09/2014 14:24

Oups ! Assez macabre ces scènes d' "offrandes restituées"... En même temps, il est des pays où il est sans doute nécessaire de "grouper les missions" pour rentabiliser la moindre chose.
Pourtant, il doit bien arriver que la bête rendue ne corresponde pas aux pèlerins qui l'ont emmenée jusqu'à l'hôtel sacrificiel... A ce moment-là, est-ce que le voeux prononcé peut être exaucé ? C'est un peu comme le tiercé, non ? En admettant que ça fonctionne, on peut se retrouver avec le voeux du voisin... En même temps qu'on récupère sa biquette !
Bizarre autant qu'étrange tout ça !