Le Dasain en famille, “no problem”

Publié le 4 Octobre 2014

Ça y est, l’équipe est enfin au grand complet et nous sommes désormais prêts à attaquer notre trek de vingt jours autour des Annapurnas. Mais Diable que ce fut laborieux ! Rien ne caractérise mieux le mode de fonctionnement de ce pays que ses trois expressions favorites : « no problem », « maybe tomorrow » et « comme-ci comme-ça » (en français dans le texte). Retour sur un bel exemple d’organisation à la népalaise…

Lorsque l’avion de l’ami Pierre (l’autre, hein, pas moi) se pose dans le misérable aéroport de Katmandou, cela fait déjà bien longtemps que la suite des réjouissances a été organisée. Nous avons décidé de nous offrir les services d’un guide népalais afin de profiter pleinement de l’expérience, en ponctuant les plaisirs de la randonnée d’explications culturelles et géographiques. Au passage, dans un pays qui vit largement du tourisme, lâcher quelques billets à une agence locale ne semble pas totalement déplacé. Après qu’il l’eut cherché à l’aéroport, le mieux aurait sans doute été que Pierre et notre éclaireur nous retrouvent directement à Besisahar, point de départ du trek à proximité duquel nos pérégrinations nous avaient naturellement conduites, Marion et moi. Mais ça, c’était la version simple. On aura finalement dû opter pour la version népalaise.

En ce moment, c’est le Dasain, principal festival du pays qui commémore la victoire de la déesse Durga sur le Démon du Buffle et autres esprits du Mal. Quinze jours sacrés, dont les trois plus importants – soixante-douze heures pendant lesquelles le pays cesse pratiquement toute activité – tombent comme par hasard sur ce que nous avions prévu pour être le début du trek. « Vous savez, si vous êtes prêts à retarder votre de départ de trois jours, votre guide sera heureux de vous emmener passer les fêtes avec sa famille dans la montagne. » Sérieux ? Avec plaisir ! Seulement, le guide a beau vivre à quelques kilomètres de là où nous nous trouvons actuellement, ça semble trop compliqué pour y aller seul et nous sommes vivement enjoints de rallier la capitale pour faciliter les retrouvailles. Nous nous plions à la demande. Grossière erreur.

Là, tout s’enchaine. Bien entendu, malgré un plan parfaitement établi, personne ne sera venu chercher Pierre à l’aéroport. Sans moyen de communication, il aura fallu un sacré coup de chance pour qu’on se retrouve par hasard dans une ruelle de Katmandou. Quelques minutes plus tard, en arrivant à l’agence de trek, nous apprenons que le guide qu’on nous avait prévu souhaite finalement rester plus longtemps en famille et ne pourra donc pas nous conduire sur les sentiers. On a beau nous répéter « no problem » toutes les trois minutes, ça va bientôt faire deux heures qu’on est assis derrière leur bureau pendant qu’ils passent des coups de fil désespérés aux quatre coins de la ville. Patience est mère de toutes les vertus.

Le patron revient finalement s’asseoir dans son fauteuil et son sourire retrouvé nous fait comprendre qu’il a pu dégoter un remplaçant. « Il s’appelle Abhinav. Il parle anglais et même français, comme-ci comme-ça. » En fait, il baragouine difficilement la première langue et sait à peine dire bonjour dans la seconde, mais on avait appris à savoir ce que signifie « comme-ci comme-ça ». Il a l’air un peu paumé et je commence à me demander s’il est réellement guide de montagne, mais le brave garçon à l’air gentil et à ce stade c’est tout ce qui compte. « Je viendrai vous chercher demain à midi pour qu’on prenne le bus. »

Le lendemain, c’est avec surprise que nous voyons Abhinav arriver à l’heure convenue. Il faut dire qu’on nous a largement habitué au « maybe tomorrow ». Traduction littérale de l’expression : « peut-être demain ». Traduction pratique du concept : tu ne sais jamais à l’avance si le programme établi va être respecté. Serions-nous arrivés au bout des plans foireux ? « Il y a un soucis : à cause du Dasain, tous les bus sont pleins aujourd’hui et on va devoir attendre cette nuit pour partir. » Ô Joie, un trajet nocturne sur des routes si cabossées qu’on peut deviner l’empreinte du crâne des passagers imprimée dans le plafond des bus.

Il est maintenant vingt-deux heures. « En fait je ne vais pas pouvoir partir ce soir avec vous, je n’ai pas réussi à faire les permis pour le trek. Il faut que je retourne à l’agence demain matin. » Evidemment. « Il y a mon père dans le bus, c’est lui qui vous conduira à la maison. » Ben voyons. Malgré ce énième contretemps, découvrir que Tek parle quant à lui un français impeccable nous aide à garder confiance. No problem

L’avantage de rouler de nuit, c’est que tu te débarrasses de l’horrible trafic de camions et autres bus qui asphyxient les routes durant la journée. Abusés par un excès de confiance un brin naïf, nous nous prenons alors à espérer qu’à la vitesse à laquelle on avance, nous devrions y être en quelques heures. Mais tu vois certainement la suite venir : vers deux heures du matin, le bus s’arrête sans raison au milieu d’un bled non identifié. La pause dure plus que de raison et, descendant m’enquérir de ce qu’il se passe, je remarque immédiatement les outils posés sur le bitume, à l’avant du bus. A l’évidence, nous sommes tombés en panne.

Une heure passe, puis deux, presque trois. Personne ne semble se bouger, comme si le véhicule allait se réparer tout seul. Allez les gars, on se sort les doigts du cul ! La faim commence à tirailler les estomacs et les nerfs sont désormais proches de la rupture. Mais soudain, trois hommes sortent d’une ruelle sombre et, deux minutes plus tard, le vrombissement du moteur bat le rappel pour les passagers éparpillés un peu partout. Je ne veux même pas savoir quel était le problème. Chauffe, Marcel.

Treize heures après avoir quitté notre hôtel, nous arrivons finalement à Salyantar, où, comme pour nous remercier de notre patiente, trois sommets himalayens réussissent enfin à percer les nuages. Il n’en faudra pas plus pour nous redonner le moral après le trajet le plus désagréable de ma vie – et tu sais pourtant que j’en ai déjà vécu deux ou trois sympas en Chine et en Mongolie ! A l’arrivée, Tek nous conduit jusqu’à sa demeure au cœur des champs et nous introduit à sa famille, qui nous accueille chaleureusement. S’ils ne sont pas toujours très forts niveau organisation, les népalais compensent largement par leur gentillesse.

Salyantar à l'heure du DasainSalyantar à l'heure du Dasain
Salyantar à l'heure du DasainSalyantar à l'heure du DasainSalyantar à l'heure du Dasain
Salyantar à l'heure du DasainSalyantar à l'heure du DasainSalyantar à l'heure du Dasain
Salyantar à l'heure du DasainSalyantar à l'heure du Dasain

Salyantar à l'heure du Dasain

Comme à l’école de Meghauli, nous sommes à nouveau reçus avec tous les honneurs. Cet après-midi, les festivités battent le plein dans le village et nous sommes invités à venir nous asseoir au bord de la scène, pour admirer les jeunes chanteurs et danseurs parmi les membres les plus éminents de l’assemblée. Chaque orateur prend la peine d’insérer dans son discours un petit remerciement improvisé pour les « invités étrangers qu’on est heureux de recevoir aujourd’hui » et nous ne tardons pas à nous retrouver avec une écharpe honorifique autour du coup.  

Le lendemain, c’est le jour de la tika, cette pâte rouge à base de grains de riz qu’on te colle sur le front en guise de bénédiction. A commencer par l’ainée – la vénérable belle-mère dans le cas présent –, chaque membre de la maison est invité à la donner à ses cadets et, bien sûr, aux invités, qui ne cachent pas leur plaisir. Le reste de la journée consistera à faire le tour du village pour rendre visite à ses ainés et recueillir de leur part ce même encouragement au bonheur et à la prospérité. Au passage, pour nous autres étrangers, pas moyen d’échapper aux rasades d’alcool et à la dégustation de morceaux de viande (d’os et de gras, pour être plus précis).

Dans ce contexte, impossible de partir aujourd’hui. Qu’à cela ne tienne, on rattrapera cette journée de retard en doublant une étape du trek. Quand même, nous avons désormais des fourmis dans les jambes et plus qu’une seule chose en tête : commencer à marcher vers les sommets himalayens. 

Rédigé par Pierre

Publié dans #Népal

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Pierre 17/10/2014 12:50

En effet, pour les inquiets, on va bien. Je vous raconte les détails très vite dans un prochain article.

Marrainelol 17/10/2014 16:33

Quel cauchemar ;-(((( Avons heureusement reçu des nouvelles rassurantes par vos parents... ça donne des frissons !!! A très bientôt... GROS GROS BISOUS

Françoise 17/10/2014 14:37

COOL COOL COOL !
BEN DIS-DONC, QUELLE AVENTURE. TU EN VOULAIS, TU EN AS !
ÉNORMES BISOUS à VOUS DEUX.

Michel 17/10/2014 12:57

Bises à tous les trois.

Michel 17/10/2014 12:46

Ils vont bien !
Un long mail très rassurant vient de nous parvenir il y a quelques instants. Ils sont maintenant en sécurité vers Tal à 2000 mètres. Ils sont restés bloqués 36 h dans un refuse à 4200 mètres sous un mètre de neige.

Diana 16/10/2014 15:27

Pour tous ceux qui sont inquiets suite aux intempéries meurtrières sur le parcours de trek de Pierre, nous venons de recevoir un sms disant qu' ils vont bien.

Michèle et Jacky 17/10/2014 20:51

Cool, cool, nous avons pensé à vous ces derniers jours et sommes rassurés par vos nouvelles ! Merci ! Nous vous embrassons bien fort !

Sabine 06/10/2014 03:51

Quelle belle récompense après un périple "comme ci comme ça" ! Vous en garderez des souvenirs d'autant plus beaux et palpitants ! Puis, finalement, vous êtes arrivés ; pour profiter de ces beaux sourires spontanés et sans doute réconfortant ! No problem, donc !
A vous les plus hauts sommets du Monde !! Bon trek, faites bien attention à vous !

Ben 05/10/2014 19:55

Génial! Ca vous fera des supers souvenirs et c'est bien plus marrant quand ça se passe comme ça que quand tout se passe comme prévu.
Profitez bien de votre trek et attention à l'altitude, au dessus de 4000m le corps a du mal à suivre et c'est bien plus crevant !

Marrainelol 05/10/2014 15:25

Et ben dis donc, quelle histoire, et si bien racontée, j'adooore !!! NO PROBLEM, on sera derrière nos ordis pour suivre votre trek ;-) A très bientôt ! P.S. : La pâte rouge à base de grains de riz vous sied à merveille LOL

Pierre 05/10/2014 03:51

Je rappelle au passage pour ne pas m'attribuer le crédit que je ne mérite pas, que depuis que Marion m'a rejoint, bon nombre des photos sont de sa main !

Eve 05/10/2014 01:01

Wouah ! Sacré périple.! Impatiente de découvrir l' aventure de votre trek. Gros bisous!

rencelau, manma, nalé, roméo 04/10/2014 18:35

En lisant tous les 4, entre sourires, rires,et inquiétudes ... nous avons encore voyagé ... LONGTEMPS à vos coté : SENSATIONS GARANTIES ! Patience et persévérance sont les 2 mamelles de la survie
La vue des sommets est largement méritée : « maybe tomorrow » :-)

rencelau, manma, nalé, roméo 04/10/2014 18:35

En lisant tous les 4, entre sourires, rires,et inquiétudes ... nous avons encore voyagé ... LONGTEMPS à vos coté : SENSATIONS GARANTIES ! Patience et persévérance sont les 2 mamelles de la survie
La vue des sommets est largement méritée : « maybe tomorrow » :-)

Paolo 04/10/2014 18:32

Ah si tout se passait paisiblement, ça serait quand même moins drôle... et puis le récit serait moins palpitant. Bonne ballade dans ces sommets mythiques... et si toutefois vous trouvez de la neige, fais en un petit bonhomme pour moi s'il te plait ...Ça fait quatre ans que je l'ai pas vue... la neige.