Funeste trek dans les Annapurnas

Publié le 17 Octobre 2014

Jour 0. Samedi 4 octobre 2014.

Le plus de gros du Dasain est dorénavant terminé et le moment est venu de nous mettre en route pour Besisahar, d’où nous débuterons notre grand tour du massif des Annapurnas. Sept heures de route séparent théoriquement Salyantar de notre destination. Une bagatelle. Sauf qu’aujourd’hui, c’est tout le pays qui remonte dans les bus pour retourner au travail après les festivités. Résultat : pas une place de libre dans le moindre véhicule ! Après trois heures à attendre au bord de la route, il est temps d’employer la manière forte. Si l’on ne nous laisse pas monter à l’intérieur du car, alors nous grimperons au-dessus ! Assis (presque) confortablement sur les sacs à dos des touristes compressés dans le van, nul doute que nous avons finalement dégoté les meilleures places. Paysages magnifiques et sensations fortes garanties !

En route pour Besisahar !

En route pour Besisahar !

Jour 1. Dimanche 5 octobre 2014.

Bordel de merde, mon sac pèse une tonne ! Papa, j’espère que tu as pu me prendre rendez-vous chez l’ostéo… C’est sous un soleil de plomb que nous foulons les premiers mètres de ce sentier mythique, qui serpente pour le moment entre jungle et rizières en terrasse, et la chaleur ne facilite pas la mise en route. En revanche, la bonne nouvelle, c’est que les nuages sont quasiment tous partis, assurant désormais des panoramas bien dégagés. Il aura un peu joué à cache-cache avec les quelques cumulus retardataires, mais le splendide sommet du Manaslu se sera déjà offert à nous aujourd’hui. Joie.

De Besisahar (820 m) à Bahundanda (1 310 m)De Besisahar (820 m) à Bahundanda (1 310 m)De Besisahar (820 m) à Bahundanda (1 310 m)
De Besisahar (820 m) à Bahundanda (1 310 m)De Besisahar (820 m) à Bahundanda (1 310 m)

De Besisahar (820 m) à Bahundanda (1 310 m)

Jour 2. Lundi 6 octobre 2014

Jusqu’à présent, à notre très agréable surprise, nous ne rencontrons que peu de randonneurs. Par contre, presque tous disposent d’un ou plusieurs porteurs, chargés d’au moins vingt-cinq kilos sur le dos, quand ce n’est pas plus – jusqu’à quarante pour les plus malheureux. La force et le courage de ces jeunes hommes imposent autant de respect qu’il attire de mépris à l’égard de leurs commanditaires. Si je comprends qu’on puisse vouloir se décharger de son sac pour mieux profiter de la ballade, j’ai du mal à concevoir qu’on accepte de faire porter à un autre être humain ce qu’un mulet rechignerait à déplacer. Quand tu vois qu’en plus ils tirent leur charge par une simple lanière sur le front et que bon nombre marche en claquettes, c’est pathétique...

De Bahundanda (1 310 m) à Chyamche (1430 m)De Bahundanda (1 310 m) à Chyamche (1430 m)De Bahundanda (1 310 m) à Chyamche (1430 m)

De Bahundanda (1 310 m) à Chyamche (1430 m)

Jour 3. Mardi 7 octobre 2014.

Nous continuons à suivre le cours de la Marshandgi, dont le bruit du torrent résonne loin dans la vallée, et nous enfonçons à présent dans des gorges beaucoup plus étroites et profondes que les jours passés. Les cascades sont nombreuses et le sentier souvent inondé par quelque source émergeant à proximité, mettant à l’épreuve l’imperméabilité de nos souliers. Dissimulés derrière fougères et orties, mais trahis par leur parfum enivrant, les plans sauvages de marijuana profitent tranquillement du soleil.

Comme tous les midis, c’est le traditionnel dal baat – plat népalais par excellence, à base de riz et de lentilles – qui, accompagné d’une petite sieste réparatrice, nous permet de tenir la distance. Double ration aujourd’hui, l’ascension est longue. Un beau dénivelé de plus de mille deux cent mètres, qui verra progressivement les premiers conifères se substituer à l’épaisse jungle et la chaleur écrasante faire place à une fraicheur beaucoup plus agréable. En récompense de nos efforts, c’est un crépuscule aussi magique qu’inespéré qui s’offre finalement à nous : alors que les nuages avaient fait leur retour en fin d’après-midi et que les dernières lueurs du jours s’évanouissent désormais, éteignant au passage tout espoir d’apercevoir un sommet, une pleine lune étincelante vient miraculeusement percer le voile cotonneux pour révéler à nos yeux ébahis les neiges de la chaine du Manaslu, qui semble alors flotter dans les airs sur les silhouettes obscures des reliefs moins élevés. Grandiose.

De Chyamche (1430 m) à Temong (2 650 m)De Chyamche (1430 m) à Temong (2 650 m)De Chyamche (1430 m) à Temong (2 650 m)
De Chyamche (1430 m) à Temong (2 650 m)De Chyamche (1430 m) à Temong (2 650 m)De Chyamche (1430 m) à Temong (2 650 m)
De Chyamche (1430 m) à Temong (2 650 m)De Chyamche (1430 m) à Temong (2 650 m)

De Chyamche (1430 m) à Temong (2 650 m)

Jour 4. Mercredi 8 octobre 2014.

Ayant marché hier bien plus loin que prévu, aujourd’hui aura été une toute petite étape. Nous rejoignons Chame en à peine plus de deux heures, après quelques montées et descentes somme toute limitées. Les panoramas ne sont néanmoins pas en reste puisque, après avoir vu notre route s’incurver vers le nord-ouest, le majestueux pic de l’Annapurna II se dresse maintenant droit sur notre route, nous toisant fièrement du haut de ses 7 937 m.

Le tarif des denrées alimentaires augmentant de manière surréaliste avec l’altitude, un rapide état des comptes nous fait prendre conscience que l’inflation galopante aura d’ici peu raison de notre portefeuille. Après nous être résignés à rationner nos économies au point de ne manger plus qu’un repas par jour, nous avons finalement réussi à nous faire envoyer par l’agence de trek de quoi survivre temporairement, jusqu’au prochain distributeur. Nous voilà saufs. Tournée générale.

De Temong (2 650 m) à Chame (2 660 m)De Temong (2 650 m) à Chame (2 660 m)

De Temong (2 650 m) à Chame (2 660 m)

Jour 5. Jeudi 9 octobre 2014.

Les voilà, les trekkeurs ! Alors que nous étions arrivés à Chame hier dans le calme le plus total, c’est parmi une horde de randonneurs que nous nous réveillons ce matin. La réponse à notre solitude des jours passés aura finalement été apportée par Abhinav : plus de quatre-vingt pour cent des touristes se font déposer ici en jeep pour zapper les quatre premières étapes. Des caravanes de marcheurs affluent désormais sur le sentier, qui ressemble beaucoup plus à l’autoroute que je m’étais imaginée initialement. Mais en réalité, à moins de se retrouver malencontreusement coincé dans le troupeau, les montagnes alentours attirent suffisamment les yeux pour en oublier la foule lancée à leur rencontre.

A mesure que nous nous en approchons, les pics semblent en effet de plus en plus immenses. C’est aujourd’hui au pied de l’Annapurna IV que nous déambulons et pour la première fois de ce trek, au cœur de ces impressionnantes montagnes, je me sens tout petit. Après avoir grimpé un bon moment sur un sentier taillé à flanc de montagne, dans l’étroite  gorge au-dessus de la rivière, nous débouchons sur une gigantesque vallée complètement ouverte, dominée par plusieurs pitons rocheux particulièrement imposants. Ça y est, nous avons atteint ce moment d’extase où tu te sens obligé de répéter « qu’est-ce que c’est beau » toutes les cinq minutes. Pour conclure cette parfaite étape – assurément la plus belle depuis notre départ –, nous passerons la nuit dans un splendide village tibétain aux maisons de pierre traditionnelles, avec le plus beau des panoramas sur l’Annapurna IV depuis la fenêtre de notre chambre. 

De Chame (2 660 m) à Pisang (3 330 m)De Chame (2 660 m) à Pisang (3 330 m)De Chame (2 660 m) à Pisang (3 330 m)
De Chame (2 660 m) à Pisang (3 330 m)De Chame (2 660 m) à Pisang (3 330 m)
De Chame (2 660 m) à Pisang (3 330 m)De Chame (2 660 m) à Pisang (3 330 m)

De Chame (2 660 m) à Pisang (3 330 m)

Jour 6. Vendredi 10 octobre 2014.

Au terme d’une rude ascension jusqu’à un nouveau village tibétain, nous venons de franchir la barre symbolique des trois mille cinq cent mètres. A partir de maintenant, nous sommes susceptibles d’être victimes du mal des montagnes à n’importe quel moment. Pas grand chose à faire pour l’éviter, si ce n’est progresser lentement pour laisser à notre corps le temps de s’habituer. Alors plutôt que de nous précipiter à Manang comme tout le monde, où la règle veut que l’on s’arrête vingt-quatre heures pour s’acclimater, nous avons décidé de diviser cette étape en deux en passant la nuit à Nawal.

A cette altitude, le vent est si puissant qu’il fait trembler les murs et claquer les portes de l’auberge. Des courants d’air glaciaux n’ont aucun mal à s’y engouffrer et – paradoxe amusant – si l’on arrive encore à marcher en manches courtes à l’extérieur sous les rayons du soleil, il nous faut enfiler les doudounes à peine entrés à l’intérieur de l’édifice. Les nuits sont désormais très froides et si je maudis chaque jour le poids des énormes sacs de couchage que je me trimballe sur le dos, c’est avec un bonheur indescriptible que je m’y glisse le soir venu, après la traditionnelle partie de cartes qui nous fait patienter jusqu’à l’heure du repas.

De Pisang (3 330 m) à Nawal (3 650 m)De Pisang (3 330 m) à Nawal (3 650 m)
De Pisang (3 330 m) à Nawal (3 650 m)De Pisang (3 330 m) à Nawal (3 650 m)
De Pisang (3 330 m) à Nawal (3 650 m)De Pisang (3 330 m) à Nawal (3 650 m)De Pisang (3 330 m) à Nawal (3 650 m)

De Pisang (3 330 m) à Nawal (3 650 m)

Jour 7. Samedi 11 octobre 2014.

Bien que très courte, l’étape du jour aura encore été particulièrement sympa. Les nuages qui s’étaient accumulés hier en fin de journée ont finalement disparu ce matin et c’est une vue non plus sur un seul sommet mais sur une bonne partie de la chaine qui s’offre à nous aujourd’hui : Annapurnas III et IV, Gangapurna et Tilichu, pour ne citer que les principaux.

Etape courte ne veut pas nécessairement dire que l’on s’arrête de marcher. Après avoir posé nos sacs et avalé l’irremplaçable dal baat, Abhinav a la bonne idée de nous conduire jusqu’au petit lac glaciaire qui repose non loin du village. Si l’étendue d’eau vaut bien le détour, c’est surtout la langue de glace l’alimentant qui attire mon regard. Tout là haut, au fond de sa vallée, elle semble m’encourager à venir lui dire bonjour de plus près et il ne me faudra pas longtemps avant de craquer pour me lancer à l’assaut de sa moraine…

 De Nawal (3 650 m) à Manang (3 540 m) De Nawal (3 650 m) à Manang (3 540 m) De Nawal (3 650 m) à Manang (3 540 m)
 De Nawal (3 650 m) à Manang (3 540 m) De Nawal (3 650 m) à Manang (3 540 m)

De Nawal (3 650 m) à Manang (3 540 m)

Jour 8. Dimanche 12 octobre 2014.

Je commence à être à court de synonymes pour décrire à quel point les paysages sont magnifiques. Nous avons dépassé les derniers arbres et le sentier serpente sans arrêt pour grimper le long des pentes abruptes. A chaque virage, je me sens bêtement obligé de reprendre les mêmes photos tant le panorama est grandiose. Plus encore qu’hier, on distingue clairement un nombre incalculable de sommets de six, sept, voire huit mille mètres, jusqu’au lointain Manaslu qu’on avait pourtant laissé dernière nous dès le deuxième jour de ce trek.

Comme nous le répète Abhinav au vu des chronos qu’on établit chaque jour, on est « des bons trekkeurs ». Et aujourd’hui, ça nous aura été particulièrement utile de marcher un peu plus vite que le gros du peloton. Lorsque nous arrivons au camp de base du Tilichu, les quelques chambres du refuge sont déjà presque toutes occupées et il nous faudra partager la dernière avec Martin, voyageur australien des plus sympathiques. Pendant ce temps, tous les malheureux retardataires devront s’entasser dans la petite salle où sont servis les repas. Au dernier pointage, ils étaient vingt-huit à dormir les uns sur les autres !

De Manang (3 540 m) à Tilichu Base Camp (4 150 m)De Manang (3 540 m) à Tilichu Base Camp (4 150 m)De Manang (3 540 m) à Tilichu Base Camp (4 150 m)
De Manang (3 540 m) à Tilichu Base Camp (4 150 m)De Manang (3 540 m) à Tilichu Base Camp (4 150 m)

De Manang (3 540 m) à Tilichu Base Camp (4 150 m)

Jour 9. Lundi 13 octobre 2014.

On a dépassé les cinq mille mètres ! Grosse étape aujourd’hui. Ce sont presque neuf cent mètres de dénivelé absolu qu’il aura fallu se taper pour atteindre le lac Tilichu, que les népalais sont particulièrement fiers de qualifier de « plus haut lac du monde » – même si je ne suis pas allé vérifier l’information. J’ai fini par choper mon premier mal de crâne des montagnes, mais la récompense en valait largement la peine.

A part ça, Météo Népal t’informe qu’à l’heure où j’écris ces lignes, il neige à gros flocons sur Shree Kharka. Prions pour que ça s’arrête rapidement et que le soleil reprenne ses droits…

De Tilichu Base Camp (4 150 m) à Tilichu Lake (5 015 m) et retour à Shree Kharka (4 100 m)De Tilichu Base Camp (4 150 m) à Tilichu Lake (5 015 m) et retour à Shree Kharka (4 100 m)
De Tilichu Base Camp (4 150 m) à Tilichu Lake (5 015 m) et retour à Shree Kharka (4 100 m)De Tilichu Base Camp (4 150 m) à Tilichu Lake (5 015 m) et retour à Shree Kharka (4 100 m)De Tilichu Base Camp (4 150 m) à Tilichu Lake (5 015 m) et retour à Shree Kharka (4 100 m)
De Tilichu Base Camp (4 150 m) à Tilichu Lake (5 015 m) et retour à Shree Kharka (4 100 m)De Tilichu Base Camp (4 150 m) à Tilichu Lake (5 015 m) et retour à Shree Kharka (4 100 m)

De Tilichu Base Camp (4 150 m) à Tilichu Lake (5 015 m) et retour à Shree Kharka (4 100 m)

Jour 10. Mardi 14 octobre 2014.

Je craignais hier soir que l’étape d’aujourd’hui ne soit gâchée par quelque voile nuageux venant masquer les paysages. J’étais très loin du compte… Alors que nous nous réveillons ce matin, le camp est recouvert d’un épais manteau blanc d’une bonne cinquantaine de centimètres ! En ce refuge où nous avons pourtant déjeuné pieds nus et en T-shirt il y a moins de quarante-huit heures, la neige continue de tomber bien comme il faut et on y voit comme à travers une pelle. Il se murmure parmi les guides que cette tempête on-ne-peut plus inattendue en ce début de saison sèche serait due aux répercutions d’un récent « typhon au Japon », ou quelque-chose du genre… Mais comme on est coupés du monde, on a un peu de mal à savoir ce qu’il en est précisément.

S’il devient évident que nous allons tous rester bloqués ici pour quelques jours, une surprenante bonne humeur règne dans l’auberge. Chacun y va de son petit calcul optimiste pour s’assurer qu’il sera possible de passer le col de Thorong La avant de devoir rentrer à Katmandou prendre son avion. Les parties de cartes et les heures de lecture ne sont perturbées que par le fracas des énormes blocs de neige tombant des toits, systématiquement suivis de joyeux éclats de rire. Cela dit, arrive quand même un moment où toute cette grisaille finit par te saper un peu le moral. Alors quand tu rentres dans ta chambre pour constater que le niveau de poudreuse est si haut qu’il obstrue la moitié de la fenêtre, tu n’as plus qu’une envie, aller te coucher, même s’il n’est pas encore dix-neuf heures.

Shree Kharka (4 100 m)Shree Kharka (4 100 m)Shree Kharka (4 100 m)

Shree Kharka (4 100 m)

Jour 11. Mercredi 15 octobre 2014.

 Miracle, il fait beau ! Certes, compte tenu du bon mètre de neige qui recouvre maintenant tout le secteur, ça a dû encore tomber toute la nuit, mais le soleil est bel et bien de retour. Depuis l’aube, ce ciel bleu inespéré met l’auberge en ébullition. Que faut t-il faire : rester sur place en attendant que ça fonde ou tenter une percée vers notre objectif à tous, les 5 400 m du col de Thorong La ? A l’évidence, personne n’empruntera le raccourci qui conduit directement à Ledar. Trop de neige, trop dangereux. Mais une retraite tactique sur Manang nous permettrait de retrouver le sentier principal en espérant qu’une voie sécurisée ait été ouverte vers le col. A neuf heures, la décision est prise et le refuge se vide en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. La caravane est lancée vers Manang.

On a beau être déjà passé par là il y a trois jours, la route est méconnaissable. En fin de compte, cette tempête aura peut-être été un mal pour un bien… C’est avec un sourire jusqu’aux oreilles que nous découvrons les joies de la rando dans la neige, dans un sublime paysage blanc immaculé. Les boules de neige fusent et les glissades incessantes ne font que consolider la bonne humeur générale.

Mais même si la voie a été tracée plus tôt dans la matinée par trois courageux porteurs, l’exercice se révèle rapidement exténuant. La neige nous arrive aux genoux, quand un mauvais appui ne nous fait pas nous enfoncer jusqu’à la taille. Les petits couloirs d’avalanche qu’il nous faut parfois traverser commencent à nous faire prendre conscience que notre terrain de jeu est quand même devenu sacrément dangereux. La bouillasse fondue transforme rapidement nos chaussures en piscine, noyant notre moral dans nos chaussettes détrempées. Bien qu’en descente quasi-continue, il nous faudra quatre heures pour rejoindre la ville, alors qu’on n’en avait mis que deux en montée.  

Le soulagement éprouvé en arrivant à Manang n’aura été que de courte durée. Une terrible nouvelle vient de tomber : cinq trekkeurs sont morts ce matin en tentant de passer le col de Thorong La que nous devions emprunter après-demain, fauchés par une avalanche. Nous apprendrons quelques minutes plus tard qu’un autre a été emporté par le froid au lac de Tilichu, où nous nous trouvions encore il y a deux jours. Et vu le nombre d’hélicoptères qui sillonnent la chaine de montagne, le bilan risque assurément de s’alourdir dans les prochains jours…

clore les débats. La décevante perspective de ne pas atteindre notre objectif principal nous fera encore tergiverser quelques minutes, mais il nous faut finalement nous résigner. Le trek est terminé.

Alors qu’on avait déjà de sérieux doutes sur la praticabilité du sentier, voilà une information qui vient 

De Shree Kharka (4 100 m) à Manang (3 540 m)De Shree Kharka (4 100 m) à Manang (3 540 m)De Shree Kharka (4 100 m) à Manang (3 540 m)
De Shree Kharka (4 100 m) à Manang (3 540 m)De Shree Kharka (4 100 m) à Manang (3 540 m)De Shree Kharka (4 100 m) à Manang (3 540 m)

De Shree Kharka (4 100 m) à Manang (3 540 m)

Jour 12. Jeudi 16 octobre 2014.

Putain d’insomnie. J’ai passé la nuit à penser aux six malheureux qui ont perdu la vie hier et mon égoïste déception de devoir renoncer à Thorong La m’emplie de culpabilité. On pourra toujours dire que c’est de leur faute, qu’ils n’auraient pas dû y aller étant donné les conditions météo. Certains les traiteront sans doute de têtes brûlées, mais, en vérité, on aurait très bien pu subir le même sort si cette imprévisible tempête était survenue vingt-quatre heures plus tôt ou plus tard. Peut-être aurions nous également continué à grimper si cet accident ne nous avait pas forcés à rebrousser chemin. La montagne est envoutante et il est bien difficile de lui tourner le dos lorsqu’on s’y est fixé un objectif. Elle offre beaucoup mais sait aussi se montrer cruelle, ne pardonnant pas la moindre erreur. Je tâcherai de ne pas l’oublier.

C’est donc la mort dans l’âme que nous rebroussons chemin aujourd’hui. La certitude d’avoir pris la bonne décision nous laisse néanmoins sereins et les derniers doutes sont balayés lorsque nous avons à traverser les neiges d’une énorme avalanche venue des sommets, preuve que le secteur est devenu périlleux jusque bas dans la vallée. Nous avons forcé l’allure et rejoint directement Chame à pied – soit trois étapes en une – au terme d’une journée éprouvante. Des glissements de terrain bloquant la route, les jeeps sont inutilisables et il va falloir encore bien marcher demain pour rallier Tal. De là, nous devrions pouvoir trouver un véhicule qui nous conduira jusque Besisahar, où nous avions débuté ce trek il y a douze jours.

Manang (3 540 m) à Chame (2 660 m)Manang (3 540 m) à Chame (2 660 m)
Manang (3 540 m) à Chame (2 660 m)Manang (3 540 m) à Chame (2 660 m)

Manang (3 540 m) à Chame (2 660 m)

Jour 13. Vendredi 17 octobre 2014.

Des infos plus complètes commencent à nous parvenir alors que nous retrouvons progressivement contact avec le monde extérieur. La télévision népalaise vient d’annoncer quatre-vingt-quinze morts et le bilan semble s’alourdir d’heures en heures. Ce n’est que maintenant que nous prenons vraiment conscience de la situation. Clairement, nous avons été particulièrement chanceux, même si, sur le moment, personne ne s’en était rendu compte. Etrange impression que de ne ressentir le danger qu’a posteriori…

J’essaye de faire le bilan dans mes émotions. La déception de stopper prématurément ce trek me semble maintenant si futile qu’elle a définitivement disparu, d’autant plus que nous figurons parmi des rares à avoir pu monter sans risque jusqu’aux cinq mille mètres du lac Tilichu. N’ayant pas compris sur le moment le drame qui se déroulait, je n’ai pas eu le temps d’avoir peur, et dire que je suis traumatisé ne serait pas honnête puisque j’espère déjà pouvoir revenir dès que possible. Si je cherche bien, j’éprouve peut-être un peu de gratitude pour la chance que nous avons eue de passer entre les mailles du filet.

Mais, en fin de compte, le sentiment qui prédomine largement reste une profonde tristesse. Je ne cesse de penser aux victimes de ce sombre événement, qui, au vu du timing, sont sans doute toutes des personnes à côté de qui nous avons marché plusieurs jours durant, avec qui nous avons partagé un repas ou l’effort d’une difficile ascension. Je n’arrive à m’ôter l’idée de l’angoisse de leurs proches, espérant vainement pendant des jours un signe de vie qui n’arrivera jamais. Au détour d’une chanson  mélancolique dans mon iPod, je me surprends même à verser quelques larmes… Mais, que veux tu, rien ne sert de ressasser ça éternellement. Ce soir, on boira un verre en l’honneur de nos compagnons disparus, puis on tâchera de profiter au mieux du reste de notre séjour au Népal. La vie continue.

De Chame (2 660 m) à Chyamche (1430 m)

De Chame (2 660 m) à Chyamche (1430 m)

...

Jour 19. Jeudi 23 octobre 2014.  

Après avoir enfin rallié Besisahar puis nous être reposés vingt-quatre heures au bord du lac de Pokara, nous avons finalement décidé de retourner marcher quelques jours, sur les flancs ouest des Annapurnas – à basse altitude –, là où nous aurions dû terminer le trek si nous avions pu passer le col de Thorong La. Mais suite aux événements dramatiques de la semaine dernière, force est de constater qu’une page s'est tournée. Ce rab' de rando semble bien artificiel, telle feuille inutile qu'on aurait agrafée à la va-vite dans le récit de nos aventures, avant le début d'un nouveau chapitre. Malgré la réelle satisfaction de pouvoir observer depuis Poon Hill le magnifique lever de soleil sur les montagnes, le cœur n'y est plus vraiment... 

Lever de soleil à Poon Hill
Lever de soleil à Poon HillLever de soleil à Poon HillLever de soleil à Poon Hill

Lever de soleil à Poon Hill

Rédigé par Pierre

Publié dans #Népal

Commenter cet article

Pierre 29/10/2014 08:37

Merci à tous pour votre soutien :)

Louise 28/10/2014 11:28

Quel beau récit, très poignant.
Louise
PS : Ne serait-ce pas Pierre Z. à tes côtés ? Si je ne me trompe pas, c'est un ancien camarade de ma promo à Paris ... Passe lui le bonjour si vous êtes toujours ensemble !

Pierre 29/10/2014 08:37

Salut Louise, en effet, c'est bien Pierre ! Le monde est petit ;)

manue et steph 20/10/2014 09:21

nous avons suivi la fin de votre terrible aventure avec vos parents car nous n'avions pas entendu parlé de ces terribles avalanches. nous avons pu lire votre article en direct avec eux : beaucoup d'émotions! heureux que rien ne vous soit arrivé mais pensées nombreuses à tous ces gens que vous avez du croiser...

Claire et Bruno 19/10/2014 20:07

OUF!! Nous sommes peu de chose face à la nature....Quelle peur rétrospective vous avez dû avoir...Superbes photos qui nous font rêver!

Marrainelol 19/10/2014 09:07

Quel trek !!!!!! Merci pour le récit de ces 13 jours incroyables. La première chose qui me vient à l'esprit, c'est que vous avez eu vraiment beaucoup de chance et que, par conséquent, nous avons eu beaucoup de chance !! J'ai aussi une pensée pour les 95 morts (certainement +, au vu des disparus...) et pour leurs familles. J'ai la gorge nouée en pensant que vous auriez pu faire partie des victimes ;-( La deuxième chose que je retiens, c'est que - malgré tout - vous avez vu des paysages extraordinaires, grandioses, MAGNIFIIIIQUES !! Bravo à tous les deux pour ces belles photos. J'adore "la tête de vache", le jour 6 ;-) Je comprends ta profonde tristesse. On pense très fort à vous 2 et on vous envoie toute notre tendresse... Ouiiii, la vie continue !!!! Gros bisous

Marrainelol 20/10/2014 08:56

Premier titre du Journal de 20H (sur France 2) hier soir : La tempête de neige dans le massif des Annapurnas. Ils parlent de 43 morts... le bilan de 95 tient peut-être compte des corps non retrouvés. Quel que soit le nombre de victimes c'est ... :-(

katia 18/10/2014 23:57

Je n'ose imaginer une fin de récit différente! J'ai les pois et une boule dans la gorge! Envie de pleurer et heureuse de vous voir bientôt! Encore merci d'avoir pris la décision de ''tourner le dos à la montagne'' au bon moment.

omero 18/10/2014 22:05

Des images à couper le souffle par leur beauté mais qui nous mettent les poils... Quand on vous voit descendre a la queue leu leu en dessous d'un epais.manteau de neige en suspension... Et quand on sait ce qui s'est passé ... Cela fait froid dans le dos! Heureux que vous soyez revenus sains et sauf et malgré tout des images pleins les yeux ! C'est dans ces moments là que l'on voit que l'on est vraiment tout petit devant dame nature... prenez soins de vous, on vous aime!

Nathalie 18/10/2014 21:51

Rentrez-vous vite en Métropole !! On vous aime trop...et on se sent tellement loin et inutiles dans des moments si terribles. Bref vous nous avez manqué si fort !
Des milliers de gros bisous de tous les Molnar, en attendant avec impatience les retrouvailles

tatalolotte 18/10/2014 21:28

CARPE DIEM

Prospero 18/10/2014 21:28

Ouf oui vraiment rassurés. Je dois dire que lorsque j'ai entendu les premières infos sur ce qui se passait au Népal il y a presqu'une semaine, j'ai eu un petit sentiment d'angoisse.
Nous allions sur le blog pour voir quand vous réapparaitriez.
Enfin, nous avons eu de vos nouvelles il y a deux jours alors que la situation devenait encore plus chaotique. Alors oui ouf!
Heureux de te lire à nouveau.
Merci pour le reportage et nous sommes sûrs que vous retournerez au Népal.
Bises à vous deux (de Kika aussi).
PS. Mic nous a également contactés pour avoir de vos nouvelles...

Françoise 18/10/2014 21:03

On l'attendait cet article !!!
Heureuse que vous soyez en pleine forme. Heureuse de te lire et de découvrir vos photos.
Sensation étrange : tant de beauté et d'horreur mélangés....
Bisous à vous deux.

Françoise 19/10/2014 10:11

Et tant pis pour la faute d'orthographe !!! Pas de souci, pas de regret... trop contente que vous alliez bien !
Une pense particulière à Michel, Diana, Arthur et Thibaud !
Bisous

Eve 18/10/2014 20:03

Quel magnifique récit, qui m' a tenue en haleine jusqu'au bout... Je suis heureuse que vous ayez pris la décision de redescendre vu les circonstances...
Prenez soin de vous. Je vous embrasse bien fort

Paolo 18/10/2014 18:58

Nous donc voila avec l'histoire complète, rassurante, au delà de la triste fin de certains de vos compères.
Vous n'avez rien , Dieu merci.
Je constate aussi que cela n'a pas entaché ta belle façon d'écrire et de partager tes émotions. Ni d'ailleurs, ton envie de continuer ta belle aventure. Cela ne me surprend pas, il est des sensations qui deviennent vite addictives... Reprenez vite votre route et soyez forts. Bises à vous deux.