La claque havanaise

Publié le 16 Avril 2015

Rarement je me serai senti aussi mal à l’aise en débarquant dans un nouveau pays. Est-ce à cause de la pauvreté ? J’en ai vu d’autres. L’insécurité ? J’ai déjà trainé dans des coins plus mal famés encore. Serait-ce le fait de me savoir littéralement coupé du monde, sur une île où internet est quai-inexistant ? J’ai des doutes. Pourquoi alors ? J’ai beau y réfléchir, je ne sais pas vraiment. Tout ce que je constate, c’est que ce premier jour ici m’aura collé une vraie claque dans la tronche…

La Havane, Cuba. Lieu singulier, unique au monde. A la fois si envoutant et tellement rebutant. Ici, au milieu des bâtiments à moulures décrépis et des vieilles Ford et Chevrolet que tu ne trouveras plus que dans les musées, le temps semble s’être arrêté à la révolution, à la fin des années cinquante. Non, c’est même pas ça. Compte tenu de l’état de délabrement dans lequel se trouve la ville, on dirait plutôt qu’un temps infini s’est écoulé, libre de toute présence humaine, avant que l’on ne daigne recoloniser les lieux que tout récemment. De grands arbustes ont eu le loisir de pousser sur certains édifices, qui ne paraissent plus tenir debout que par habitude. Quelques désœuvrés vêtus de guenilles zonent à chaque coin de rue. Un véritable décor post-apocalyptique. 

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C’est en errant dans ce sinistre dédale que mon chemin croisera celui de Jose. Farouche opposant au régime, le gaillard m’avouera rapidement avoir fait quelques années de placard pour le lynchage en bonne et due forme d’un flic corrompu. Ok… On papote cinq minutes et voilà que le bougre me prend en affection – lui qui affirme pourtant détester les touristes. J’ai trouvé un guide pour la journée. Tout en écumant les bas-fonds de la capitale, Jose me conte le triste quotidien de ses compatriotes.  

Corruption, racisme, injustice sociale. Le commun des cubains ne survit que des restes d’une élite pleine aux as. Dans les quelques boutiques ouvertes, les étales sont vides. Le rationnement ne rend pas la vie facile. Un savon par mois. Un crouton de pain par semaine. Les cubains n’ont pas le droit de quitter leur pays, ni même, paraît-il, la ville dans laquelle ils résident – à moins, encore une fois, de disposer d’un compte en banque bien rempli (le visa pour sortir de Cuba coûtant, d’après Jose, plus de quatorze mille dollars).  

Pour couronner le tout, le pays dispose de deux devises, la monnaie dite nationale pour les locaux et le peso convertible pour les touristes – le second valant vingt-cinq fois le premier. Chacun n’a pas toujours accès aux mêmes produits et services que l’autre. Le système apparaît bien souvent injuste pour tout le monde et le coût de la vie est finalement très élevé pour les locaux comme les étrangers (d’autant que les premiers ne semblent pas voir la couleur du pognon dépensé par les seconds, qui doit vraisemblablement finir sa course dans les poches de quelques dirigeants corrompus). Et puis tu n’es jamais sûr de savoir dans quelle monnaie est affichée le truc que tu souhaites acheter, si bien que tu te retrouves parfois à manger un midi pour moins de cinquante centimes quand la facture du soir dépasse accidentellement les cinquante euros (true story). Bref, c’est un bordel sans nom.

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On passe d’un quartier à l’autre et Jose semble connaître chaque habitant. « Eux c’est la mafia des téléphones portables. Celui-ci c’est le chef du gang des matériaux de construction. Ceux-là c’est la bande qui s’occupe des vêtements volés ». Faute de pouvoir payer les taxes et licences nécessaires au développement d’un travail légal, des systèmes parallèles se sont mis en place. Quitte à risquer gros quand la police débarque dans le secteur.

Selon Jose, la révolution aurait pu – aurait dû – être une bonne chose, et l’était sans doute du temps du Che et de Cienfuegos, mais quelques années de pouvoir vous changent un homme, comme il dit. Finalement, il regarde le changement de régime comme un terrible tournant dans l’histoire de son pays. « Avant, le seul problème, c’était que si on te savais communiste, on te tuais. A part ça, tout le monde vivait bien. »

Là dessus, au détour d’un passage sur le trône, je me retrouve avec la presse locale du jour entre les mains et commence à lire un article intitulé « Fidel Castro, reformador social » (je compte sur le fait que tu es aussi bilingue que moi pour parvenir à traduire ces quelques mots). A grands coups de chiffres flatteurs attribués à divers ONG et appareils de l’ONU, l’auteur récapitule sur une demi-page à quel point le système castriste a formidablement sorti son pays de l’abysse dans lequel il se trouvais jadis, comment les systèmes d’éducation et de santé sont les plus brillants d’Amérique du Sud (voire du monde), et j’en passe et des meilleurs. Alors que mon scepticisme naturel commence à me mettre en garde contre un éventuel parti-pris du papier, mon regard se porte sur l’astérisque sous le nom du pigiste : « Docteur en Etudes Latino-Américaines à la Sorbonne-Paris ». Tiens donc. C’est du sérieux alors ?

Que faire de ce flot d’informations un brin contradictoires ? Les propos de Jose sont-ils assertions véridiques ou souvenirs faussés par la haine vouée à Fidel ? Les chiffres avancés dans cet article reflètent-ils la réalité de la vie cubaine ou relèvent-ils plus d’une propagande subjective ? Comme toujours, la vérité est sans doute à cherche quelque-part au milieu. Alors si la curiosité m’a un jour amené à emprunter chez Dédé une biographie du Líder Máximo – ouvertement partisane –, l’envie me taraude désormais d’approfondir le sujet…

Rédigé par Pierre

Publié dans #Cuba

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Frère Tosh 16/04/2015 21:25

Magnifiques photos !!

julia 16/04/2015 20:37

J'ai hâte d'avoir les suites de ton enquête !! Cuba est LA destination où je rêve d'aller, je vis d'autant plus ton voyage par procuration. Vivement le prochain article.