La Semana Tranca d’Ayacucho

Publié le 5 Avril 2015

Pâques approchant à grands pas, c’est comme convenu que j’ai retrouvé Floro et compagnie à Ayacucho pour passer ensemble les derniers jours de la Semaine Sainte. La Semana Santa. Ou plutôt, comme on a pris l’habitude de la surnommer par ici, la Semana Tranca. Quand tu sais que dans le jargon, « tranca » signifie beuverie, tu as déjà une vague idée de ce qui t’attend…

Non pas qu’on se foute de la Passion de l’ami Jésus, bien au contraire. Il n’y a qu’à se retrouver noyé dans la marrée humaine de l’une des nombreuses processions battant régulièrement le pavé pour s’en convaincre. Il est vingt heures pile, toutes les lumières de la ville viennent de s’éteindre soudainement. Devant l’une des trente-cinq églises que compte Ayacucho s’est massée une foule impressionnante, et malgré l’absence d’éclairage public et la nuit noire tombée une heure plus tôt, on y voit comme un plein jour à la faveur des milliers de bougies qui constellent désormais les rues. Alors que, portés à bout de bras, sortent successivement le cercueil du Christ et un imposant autel de bois sur lequel trône fièrement sa mère, la ferveur est palpable. Lentement, tout ce beau monde se met en marche, au rythme de la petite fanfare dont l’écho se répercute dans le pieux silence des fidèles. Direction la grande cathédrale de la Plaza de Armas, où iront reposer les effigies en attendant le prochain défilé.  

Procession religieuse dans les rues d'Ayacucho
Procession religieuse dans les rues d'AyacuchoProcession religieuse dans les rues d'Ayacucho

Procession religieuse dans les rues d'Ayacucho

Non pas qu’on se foute de la tradition religieuse, disais-je donc, mais ces derniers jours étant fériés, on profite néanmoins de l’occasion pour joindre l’utile à l’agréable. Alors si toute la semaine est rythmée par diverses démonstrations de foi dont je viens de te donner un exemple, je ne tarderai pas à découvrir qu’elle n’en est pas moins pourvue d’évènements aussi païens qu’alcoolisés, plus nombreux encore, et tout autant ancrés dans la culture pré-pascale.

En fait, on n’aura pas perdu de temps. A peine arrivés en ville, direction la feria de Canaán, la grande kermesse annuelle d’Ayacucho. Stands de bouffe et d’artisanat locaux, attractions pour enfants, concours de beauté bovine, concerts en plein air… La totale. Puis, bien entendu, on n’a pas oublié la bière. Oh non. Et des fois qu’il y en aurait deux-trois à qui serait venue l’idée saugrenue d’acheter une bouteille d’eau, le speaker pense entre chaque chanson à rappeler à son public d’« aller savourer une bonne Cristal » – histoire de ne pas décevoir l’heureux sponsor du jour. Sous les immenses panneaux publicitaires encadrant la scène, la mention « l’excès d’alcool est dangereux pour la santé » relève vaguement du foutage de gueule. Enfin bon, ça picole, ça bouffe,  ça danse, ça rit… Bref, ça vit, quoi. Et ce ne sont pas les aimables pickpockets qui m’auront délesté de quelques billets qui y changeront quoi que ce soit.

Feria de CanaánFeria de Canaán
Feria de CanaánFeria de CanaánFeria de Canaán

Feria de Canaán

Là dessus, on était censés, comme le veut la tradition, faire la tournée des Sept Eglises. Je ne vais pas te mentir, après réflexion, on a plutôt opté pour la tournée des sept bars (sous le prétexte que ça aussi, c’est la tradition). Ouais, je sais, shame on us… Mais comprends nous, fallait qu’on s’échauffe pour le grand « concert de rock » qu’on nous avait promis ensuite. Là je mets des guillemets parce que s’il y avait effectivement sur scène les mêmes instruments qu’à un show d’AC/DC, j’ai quand même eu l’impression de me retrouver à un festival de musique latino – et comme après trois mois je ne peux toujours pas blairer ça, mes oreilles t’avoueront avoir été un poil déçues. Enfin bon, en même temps, on est au Pérou, y’avait peu de chance que ça sonne australien.  

Le temps de me rendre compte que l’événement prenait place dans la cour poussiéreuse d’une école primaire – histoire de bien reboucler avec la raison initiale de ma venue sur le continent –, l’ambiance avait viré à la rave party. Les baffles me pilonnent les mollets et la bière continue de couler à flot. Là, même si le rythme sud-américain ne t’inspire pas vraiment, y’a plus qu’une seule chose à faire. Alors tu danses. Tu danses comme tu n’as jamais dansé. Tu danses jusqu’à ne plus tenir debout. Et ensuite, tu danses encore un peu. 

Le festival de rock latinoLe festival de rock latino
Le festival de rock latino

Le festival de rock latino

L’aube commence à pointer le bout de son nez, va falloir penser à rentrer à la maison. Les acouphènes post-deux mille décibels me martèlent les tympans à la limite du supportable. Je ne suis plus trop sûr de savoir comment je m’appelle et mon équilibre semble menacé dès que j’arrête de me trémousser. Mais, comme tout le monde autour de moi, j’ai un sourire idiot planté sur le visage. Voilà, j’ai fait l’expérience de la Semana Tranca. Et en me glissant dans mon sac de couchage, je me rappelle que ce n’était que le premier jour. Ça promet…

Rédigé par Pierre

Publié dans #Pérou

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