Carnets de transat’ (première partie)

Publié le 22 Mai 2015

De la Guadeloupe aux Açores

 

Jour 0. Mercredi 29 avril 2015.

Il est 15h15 lorsque Ronan, le capitaine du bateau sur lequel je m’apprête à embarquer, vient me chercher à l’aéroport de Pointe-à-Pitre. Il reste quelques préparatifs à terminer avant de prendre le large, mais le plus gros a déjà été fait, grâce à Thierry et Pascal, les deux autres équipiers. Nous serons donc quatre pour cette grande traversée. N’ayant jamais posé le pied sur un voilier, je suis autant le plus jeune que le moins expérimenté de la bande – mes compères, chacun propriétaire de sa propre embarcation dans le sud de la France, ayant entre quarante-six et cinquante-six ans.

En l’occurrence, nous appareillons sur Wake Up, un Océanis 40 d’une douzaine de mètres de long. Je ne m’étais absolument pas renseigné sur la bête avant de la découvrir aujourd’hui et, paradoxalement, je suis à la fois surpris par sa grandeur et son exiguïté. A l’extérieur, le navire me parait d’abord relativement petit : bien qu’il soit possible de se frayer un passage jusqu’à la proue, l’espace de vie du cockpit reste à l’arrière limité à une table et deux bancs. A l’intérieur, en revanche, je ne m’attendais pas à rencontrer trois cabines, deux salles de bain et un grand salon. Un beau F4 avec terrasse en attique, en somme !

Le soir commence à tomber sur la marina et l’heure est maintenant venue de porter un toast à la grande aventure qui nous attend. Aidés par deux-trois verres de rhum un peu trop dosés, mes compagnons se révèlent rapidement être de gais lurons et mon petit doigt me dit que l’on devrait bien se marrer pendant ces quelques semaines de transat’. Un seul problème quand tu te retrouves avec trois habitués de la mer : tu ne comprends rien à ce qu’ils racontent ! « Comme j’étais aux soixante avec douze nœuds j’ai winché la drisse de spi pour étarquer mon Code-D puis j’ai marché comme un Sunfast de régate par force 6 ! » Euh… pardon ? Tout le monde rigole, du coup moi aussi, même si c’est probablement pas pour les mêmes raisons. Bref, souquez les artimuses ! 

Carnets de transat’ (première partie)Carnets de transat’ (première partie)
Carnets de transat’ (première partie)

Jour 1. Jeudi 30 avril 2015.

Ça y est on met les voiles. Je ne suis pas sûr d’avoir pleinement conscience de ce dans quoi je m’embarque, mais je ne suis assurément pas stressé le moins du monde. En fait, à cette heure-ci, j’éprouve surtout de la curiosité : je suis curieux de savoir à quel point je vais avoir le mal de mer ! Sur le papier, vus mes antécédents, y’a pas de doute : je vais gerber pendant deux mois. Mais une lueur d’espoir subsiste. Si j’ai toute ma vie eu le mal des transports, et à plus forte raison sur un bateau, il se trouve que je n’ai pas été malade une seule fois depuis que je voyage – alors que les véhicules que j’ai pu emprunter ces derniers mois m’ont chahuté incomparablement plus que nos voitures françaises. Alors, qui sait, peut-être vais-je également réussir à dompter la mer ?

La navigation du jour se résumera finalement à rejoindre Marie-Galante, à quelques heures au sud-est de l’île principale de la Guadeloupe. Faux départ donc, puisqu’il va nous falloir plutôt partir nord/nord-est pour rallier les Açores. Pour le moment, on avance au moteur, protégés des vents par la côte, si bien que ça ne secoue pas trop. Mon estomac tient le choc – d’autant plus que j’ai déjà avalé un cachet en préventif. Pourvu que ça dure…

L’après-midi est déjà bien avancé lorsque nous larguons les amarres dans les hauts fonds bordant Marie-Galante. Dernier plongeon dans les eaux chaudes caribéennes pour une petite séance de snorkelling, fusil-harpon au poing. Ce soir, on n’aura pas besoin de sortir quoi que ce soit du frigo !

Carnets de transat’ (première partie)Carnets de transat’ (première partie)Carnets de transat’ (première partie)

Jour 2. Vendredi 1er mai 2015

Le petit dej’ est terminé. Ronan se dirige vers le gouvernail tandis que Thierry relève l’ancre et Pascal tire sur l’écoute du génois. La voile se déploie gracieusement, lançant le navire sur les flots. C’est parti. Nous quittons les derniers rivages que nous verrons avant une bonne vingtaine de jours. Cette fois, ça y est. Plus moyen de faire marche arrière.

L’heure est maintenant aux premières véritables explications concernant le bateau et son fonctionnement. Rien ne vaut la pratique, dit-on, si bien que le capitaine n’hésite pas à me passer rapidement la barre pour un premier contact avec Wake Up. Constat immédiat : ça s'agite sacrément ! Tu pourrais croire qu’avec le boulevard infiniment large qui s’offre devant toi, tu n’as qu’à maintenir le gouvernail pour laisser le navire foncer tout droit. Que nenni. En réalité, il faut en permanence ajuster la barre aux mouvements des vagues, en gérant aussi bien l’inertie du bateau que la gîte due au vent sur les voiles. On balance de droite à gauche et je m’échine tant bien que mal à garder l’équilibre, genoux pliés comme si je dévalais une piste noire sur mon snowboard, mais la chose n’a finalement rien de bien sorcier. Les trois marins sont particulièrement pédagogues et il semble que je ne me débrouille pas si mal. Bon point pour moi.  

Bien que j’aie encore pris mon petit médoc et résiste toujours au mal de mer, mes coéquipiers m’épargnent encore la cuisine et la vaisselle, pour m’éviter d’avoir à trop descendre en cabine, où ça secoue bougrement plus qu’en haut dans le cockpit. Je culpabilise un peu, mais d’un autre coté, je ne serais pas beaucoup plus utile si je me mettais à dégobiller partout. Il paraît qu’il faut attendre que je m’amarine un peu. Alors j’attends.

Grâce à l’une des deux cannes fixées à l’arrière du bateau, on vient de pêcher un beau thazard-maquereau qui, vu sa taille, devrait occuper nos assiettes pendant quelques temps. Je prends soudainement conscience d’une chose qui risque d’être difficile à gérer pour le boulimique que je suis (surtout avec la bedaine de poulet-frites péruvien que je me trimballe depuis quelques semaines) : sur un bateau, on passe son temps à manger. Il est en effet recommandé de grignoter régulièrement pour garder son estomac occupé en permanence. Pascal a beau m’avoir affirmé qu’en mer on a tendance à perdre du poids, moi, j’ai tout le temps faim et, à ce rythme là, je ne vois pas bien comment je vais faire pour maigrir !

Carnets de transat’ (première partie)Carnets de transat’ (première partie)
Carnets de transat’ (première partie)

Jour 3. Samedi 2 mai 2015.

Première nuit en mer, premiers quarts. Comme on n’arrête pas de naviguer sous prétexte que le soleil nous a quitté, il faut au moins deux personnes sur le qui-vive à tout moment. Un qui tient la barre et un qui somnole à coté, prêt à intervenir en cas de besoin – les autres roupillant tranquillement en cabine –, avec une rotation continue toutes les heures et demi. Autant dire que les nuits sont courtes et saccadées. Mais comme on a ensuite le reste de la journée pour faire la sieste, ce n’est pas vraiment insurmontable.

D’autant qu’à part la sieste, faut bien avouer qu’il n’y a pas grand-chose à faire en journée. Compte tenu de la forte houle qui nous balance depuis le départ et de l’impressionnante gîte à quarante-cinq degrés, ce n’est pour le moment même pas la peine d’essayer de bouquiner ou jouer aux cartes. On n’est pas loin de pouvoir marcher sur les murs et les petits gestes du quotidien deviennent tous une épreuve des plus laborieuses. Je m’efforce de retenir ma vessie autant que possible pour m’éviter d’avoir à descendre aux toilettes, d’où je ne suis jamais certain de pouvoir revenir vivant…

Si les conditions de vie sont actuellement aussi compliquées (à moins de s’allonger tranquillement sur un banc, donc), c’est parce que depuis le départ nous naviguons au près serré – c’est-à-dire concrètement qu’on remonte contre le vent. D’après l’itinéraire tracé par notre routeur, on serait même censés tracer encore plus vers l’est, mais là, vraiment, c’est pas possible. Il va falloir se laisser porter au nord un moment pour essayer de choper une cellule anticyclonique qui nous permettra de dévier notre trajectoire plus à l’est.

Carnets de transat’ (première partie)Carnets de transat’ (première partie)

Jour 4. Dimanche 3 mai 2015.

La houle s’est calmée et la mer est désormais beaucoup plus plate. Plutôt une bonne chose au demeurant, sauf que – ceci expliquant cela – le vent se montre lui aussi beaucoup plus faible, à tel point qu’on a maintenant tendance à se trainer un peu. Deux ou trois nœuds quand on en faisait allègrement cinq à six, voire parfois plus, y’a de quoi enrager. Je me surprends à regretter les conditions désagréables des jours précédents, qui avaient au moins le mérite de nous assurer une vitesse raisonnable. Mais bon, on ne peut pas tout avoir, hein…

D’autant que je suis un peu ingrat : profitant ce calme relatif, j’ai réussi à me passer des cachets contre le mal de mer, et je tiens le coup ! Je suis désormais chargé d’épauler Ronan à la cuisine. Malgré la simplicité de la tâche de ce midi – éplucher les légumes –, j’ai quand même réussi à faire le boulet en balançant accidentellement un tupperware par dessus bord. Champion. A noter au passage que, contrairement à ce que je m’étais imaginé, on ne mange pas que des conserves. Le chef est en fait un remarquable cuisinier et on se régale à tous les repas.

Le reste du temps, bien calé entre deux coussins, je ne quitte pas l’océan des yeux, dans l’espoir fou d’apercevoir une baleine – même si je dois avouer jusque là faire choux blanc. Il y a bien eu une demi-douzaine de dauphins curieux pour nous accompagner dix minutes avant-hier, et quelques petits poissons-volants qui viennent régulièrement se crasher sur le pont, mais bon, une baleine, c’est quand même vachement plus classe. Allez, on croise les doigts et on garde les yeux ouverts.

Carnets de transat’ (première partie)Carnets de transat’ (première partie)
Carnets de transat’ (première partie)Carnets de transat’ (première partie)Carnets de transat’ (première partie)

Jour 5. Lundi 4 mai 2015.

Après avoir longuement contemplé la pleine lune faire danser les flots sous son reflet argenté, mon second quart me place en pole position pour admirer les premiers rayons du soleil se lever par-delà l’horizon. S’étirant tout du long sur un fond de ciel orangé, les nuages semblent un temps former un rivage montagneux, dont on ne distingue que la silhouette en contre-jour. Seul le fait de nous savoir à plus de deux semaines de la prochaine côte m’empêche de m’y tromper. Avec une moyenne de l’ordre de cent vingt miles nautiques par jour, on a désormais laissé les îles antillaises bien derrière nous et sommes actuellement remontés plus ou moins à la même latitude que Cuba.

Alors que cette journée touche à sa fin sans que ne se soit passé grand-chose de bien épique, voilà que le moulinet de l’une des lignes de traine harnachées à l’arrière du bateau se déroule soudainement à toute allure. On vient de ferrer un deuxième poisson, chose suffisamment rare et distrayante pour que tout l’équipage se précipite comme un seul homme vers la canne à pêche. La ligne ne reste malheureusement pas tendue très longtemps et Ronan a beau mouliner aussi vite que possible, la proie semble s’être fait la belle. Déception… jusqu’à ce que saute au bout du hameçon, à une vingtaine de mètres de nous, un énorme espadon ! L’excitation est de nouveau à son comble durant quelques secondes, avant que la ligne ne se casse, cette fois pour de bon. Plouf. Ascenseur émotionnel. 

Carnets de transat’ (première partie)Carnets de transat’ (première partie)
Carnets de transat’ (première partie)Carnets de transat’ (première partie)

Jour 6. Mardi 5 mai 2015.

Sans être encore capable de réellement jouer avec les bouts sans rappels explicatifs préalables, et encore moins de suggérer les manipulations à réaliser, je commence à mieux comprendre la logique des réglages qu’on applique aux voiles – ajustements réalisés quasi-continuellement pour s’adapter aux variations du sens du vent, de sa force et du cap que l’on souhaite tenir. J’essaye de participer autant que possible aux manœuvres, dans l'idée d’arriver à destination en navigateur aussi accompli que possible. En attendant, je m’enorgueillis d’être passé maitre dans l’art de manier le gouvernail avec les pieds. Il en faut peu pour être heureux.

Par ailleurs, dans la mesure où je t’ai abreuvé de points météo inutiles pendant tous mes voyages, je ne vais pas m’en priver maintenant que ça a un réel intérêt. Sache donc qu’une houle significative est ce matin réapparue et que ce satané souffle oriental nous empêche toujours de retrouver la route de laquelle nous avons dévié il y a quelques jours. Nous avons beau serrer autant que possible, nous restons bloqués vers le nord et en sommes réduits à espérer que le vent finisse par s’incliner docilement, pour que l’on puisse aborder correctement le virage vers les Açores le moment venu.

Carnets de transat’ (première partie)Carnets de transat’ (première partie)

Jour 7. Mercredi 6 mai 2015.

C’était trop beau pour que ça dure très longtemps… « Pierre, il est 1h30, c’est ton tour de prendre la barre. » J’ai beau avoir encore les yeux embrumés de sommeil, il ne me faudra pas longtemps pour remarquer les gros nuages noirs sous lesquels nous nous apprêtons à passer. De fait, à peine ai-je le temps d’attraper un manteau que les cieux commencent à nous inonder. Et merde. Après une semaine de ciel bleu, fallait que ça tombe sur moi.

Le vent – dont la puissance a redoublé en fin de soirée – s’engouffre maintenant dans ma capuche, ouvrant un boulevard à la pluie qui prend un malin plaisir à venir raviner le long de mon dos. J’ai du mal à garder les yeux ouverts, battus qu’ils sont par d’innombrables gouttes d’eau qui paraissent être autant de grains de sables acérés. Je ne parle même pas de mon pantalon, par dessus lequel je n’ai pas eu le temps d’enfiler de salopette imperméable, me laissant trempé jusqu’à la moelle. En un mot comme en cent : j’en chie, et bien comme il faut.

J’en chie, certes, mais ne m’avoue pas vaincu pour autant. Réservant une main au maintien de mon équilibre, je cramponne les trois autres membres au gouvernail afin de le forcer à garder le cap. Ça tire, ça tire, mais, tandis que Ronan et Pascal travaillent à améliorer la voilure, je reste inflexible en attendant que passe la tempête, concentré sur le coté positif de ce désagréable épisode : répondant favorablement à nos prières de la veille, le vent s’est infléchi vers le nord. Nous allons enfin dans le bon sens, et plus vite que jamais ! 

Jour 8. Jeudi 7 mai 2015.

Au large, force est d’avouer qu’il ne se passe pas souvent grand-chose. Alors tu penses bien que le moindre divertissement est toujours particulièrement bienvenu. Aujourd’hui, un nouveau copain nous est parvenu des airs. Un oiseau, à mille kilomètres des côtes, je ne m’y attendais pas à celle-là… Pas farouche, en plus, le bougre. Histoire de ne pas le laisser filer trop vite, nous appâtons le volatile avec les quelques morceaux de pain de mie qu’il nous reste. Suffit de tendre la main, il vient carrément te manger dedans. Attention toutefois à ne pas trop exciter la bête : lorsque tu n’as plus rien à lui offrir, une seconde d’inadvertance et elle n’hésitera pas à venir sans préavis te becter les doigts jusqu’au sang ! 

Carnets de transat’ (première partie)Carnets de transat’ (première partie)

Jour 9. Vendredi 8 mai 2015.

Le retour du calme météorologique initié dès hier après-midi s’est confirmé aujourd’hui. Aussi plate que l’électroencéphalogramme d’un mort, la mer est désormais d’huile. Mort également que le vent, inexistant ou presque en cette zone de pétole. On aura beau hisser deux ou trois fois le Code-D – grande pièce de tissu de près de quatre-vingt-dix mètres carrés – pour tenter de profiter du moindre soubresaut, la chose ne sera jamais probante bien longtemps. Les voiles désormais inutiles, nous passerons l’essentiel de la journée à faire vrombir le moteur, pour continuer d’avancer vers des masses d’air plus actives.

A l’instar de mes souvenirs du Transsibérien, les notions de temps et d’espace sont à présent des plus floues. La journée est certes divisée en deux périodes diurne et nocturne, mais les cycles d’éveil et de sommeil leur coïncident rarement, entrecoupés qu’ils sont de quarts et de siestes à répétition. Quant à savoir où nous nous trouvons, on peut bien suivre notre position sur un GPS, ça n’en fait pas moins une éternité qu’on ne distingue rien d’autre que l’océan, l’océan, et toujours l’océan, à perte de vue et de tous les cotés, comme si l’on ne bougeait pas d’un centimètre. Le sentiment d’être perdus dans une bulle spatio-temporelle s’accroit de jour en jour, sans pour autant être désagréable en soit. Malgré l’inactivité patente qui caractérise jusqu’à présent notre transat’, je réalise après neuf jours de navigation que je ne me suis pas réellement emmerdé une seconde. Ce genre d’expérience a tendance à te rappeler les vertus de la glandouille.

Carnets de transat’ (première partie)Carnets de transat’ (première partie)

Jour 10. Samedi 9 mai 2015.

La frustration est palpable derrière les cannes à pêche. L’espoir qu’avaient placé mes coéquipiers dans l’Atlantique pour alimenter leurs lignes n’a aujourd’hui d’égal que leur désillusion. On a beau nous avoir vendu un eldorado poissonneux, rien à faire, depuis l’humble thazard du deuxième jour, ça ne mord pas. Ou plutôt, pire : ça mort de temps en temps – à l’image de l’espadon de l’autre jour et de son frère qui nous aura nargué de manière similaire ce matin –, mais on n’est pas foutu de remonter quoi que ce soit jusqu’au bateau.

Mais rien ne sert de perdre patience, la nuit la plus sombre finit toujours pas voir le jour se lever. Le soleil de cette dixième journée de mer prendra ainsi la forme d’une gigantesque dorade coryphène, dont les couleurs jaune et bleu paraissent proprement surréalistes à l’inculte que je suis en matière de poisson. Malgré son bon mètre vingt, sa chaire délicieuse ne tiendra pas la journée. Cuite au barbecue à midi. Crue à la tahitienne le soir. Boum, adieu la dorade ! 

Carnets de transat’ (première partie)Carnets de transat’ (première partie)
Carnets de transat’ (première partie)Carnets de transat’ (première partie)Carnets de transat’ (première partie)

Jour 11. Dimanche 10 mai 2015.

Un vent de nord-est s’est levé pendant la nuit, soufflant des rafales à plus de trente nœuds. Bien plus qu’il n’en faut pour couper les moteurs et hisser les voiles, donc. A cette vitesse, on a même dû troquer le puissant génois contre la petite trinquette, plus résistante aux attaques que nous essuyons actuellement. Nous arrivons à la croisée des chemins, là où les girouettes sont un peu perdues, les masses d’air ayant une légère tendance à faire n’importe quoi. Parfois distantes d’à peine quelques miles, tout le jeu consiste à surfer sur la bonne en contournant la mauvaise. Alors même si l’on a un routeur pour nous faciliter la tâche, les discussions stratégiques vont bon train devant l’ordinateur indiquant les données météo des prochains jours. On est dans une zone où les vents ont plutôt l’habitude d’être faibles, donc on ne risque pas grand chose, mais mieux vaut ne pas se planter, sous peine de se retrouver coincé dans la direction opposée.

Compte tenu des fortes bourrasques de ces dernières heures, la houle a commencé à forcir pour former de-ci de-là des vagues de près de trois mètres de haut, méthodiquement escaladées par notre embarcation dans le plus grand fracas. Parallèlement, une gîte diabolique s’est également remise à l’œuvre, qui, puisque le vent nous frappe désormais de bâbord, nous penche pour la première fois du voyage de l’autre coté. Alors que je m’étais endormi à plat deux heures plus tôt, le réveil met à mal tous mes repères sans la moindre transition. Pas moyen de trouver le sommeil après le second quart. Va falloir se réhabituer, si tant est que ça dure.

Carnets de transat’ (première partie)Carnets de transat’ (première partie)
Carnets de transat’ (première partie)Carnets de transat’ (première partie)Carnets de transat’ (première partie)

Jour 12. Lundi 11 mai 2015.

Bon bah voilà, la pétole est déjà de retour. On vient de télécharger des fichiers météo plus précis et, à les croire, il semble que l’on soit effectivement arrivé aux portes de l’anticyclone que nous cherchons à atteindre depuis bien des jours. Il nous faut maintenant parvenir à passer de l’autre coté, pour attraper les vents d’ouest qui nous conduiront plus aisément jusqu’aux Açores. La logique aurait voulu qu’on aborde la cellule par l’arrière – où les vents remontent vers le nord puisqu’elle tourne dans le sens des aiguilles d’une montre –, mais la logique, quand tu navigues, tu peux te la tailler en biseaux. Le fait est que nous sommes arrivés à l’avant de la bête, et donc condamnés à remonter encore et toujours contre le vent.

Un vent par ailleurs d’autant plus faible à l’heure actuelle que nous frôlons l’œil de l’anticyclone. Tout le monde commence à en avoir un peu marre de ce calme plat nous forçant à avancer au moteur, surtout quand la seule alternative proposée depuis le départ aura été de remonter au près serré, ce qui devient un brin relou à la longue également. Après avoir passé la journée complète le nez dans mon bouquin – grâce soit d’ailleurs rendue aux huit mille pages d’intrigue du Trône de Fer, qui ne seront sans doute pas de trop pour m’occuper jusqu’à l’arrivée –, je constate être moi-même victime d’une première once de ras-le-bol. Vivement que nous parvienne un bon gros vent au portant, qu’on puisse à nouveau hisser les voiles et se bouger un peu. 

Carnets de transat’ (première partie)Carnets de transat’ (première partie)Carnets de transat’ (première partie)

Jour 13. Mardi 12 mai 2015.

Au fil des jours, l’air s’est imperceptiblement rafraîchi. Si les premières journées nous auront vu défiler torse nu du matin au soir, voire parfois même du soir au matin, il est désormais de plus en plus rare que nous dévoilions notre peau au soleil sans qu’un frisson nous parcoure rapidement l’échine, et les nuits de quart ne sont guère plus supportables qu’accoutrés de chauds manteaux et salopettes de marin. Les Caraïbes sont loin.

A la faveur des micro-vaguelettes qui subsistent malgré l’absence de vent, l’océan scintille ce matin de mille feux sous le soleil montant, comme si sa surface était tapissée d’innombrables guirlandes de Noël. Ma contemplation se focalise toujours autant sur l’azur de l’eau qui continue de me subjuguer comme au premier jour. Je pensais qu’au large la mer prendrait une triste teinte sombre, mais elle se révèle en réalité d’un sublime bleu profond, si intense et pur qu’il en devient presque envoutant. J’ai l’impression d’entendre le chant sirènes venir de sous les flots et il est difficile de résister à leur appel. Je n’ai qu’une envie : passer la tête sous la surface pour vérifier si l’on voit bien jusqu’au fond de l’abysse, comme il est si facile de se l’imaginer au vu de la limpidité de l’eau.

Carnets de transat’ (première partie)Carnets de transat’ (première partie)
Carnets de transat’ (première partie)Carnets de transat’ (première partie)

Jour 14. Mercredi 13 mai 2015.

Déjà deux semaines. Seulement deux semaines. Le temps semble alternativement se ralentir et s’accélérer, au gré de périodes de lassitude et d’excitation. L’absence de vent a la fâcheuse tendance de peser sur le moral, mais il survient toujours quelque événement inattendu pour nous tirer de notre torpeur – à l’instar des deux baleines dont on a enfin pu entrevoir le dos à une centaine de mètres du bateau. Je continue néanmoins d’avoir l’audace d’espérer en voir une d’un peu plus près…

Nous avons aujourd’hui décidé de changer d’heure. Plus quatre, comme ça, d’un coup – et un repas de midi passé à l’as par la même occasion. S’il est clair que ce brusque décalage est largement exagéré eu égard à la réalité de notre position géographique, il n’en reste pas moins vrai que notre épopée vers l’est a vocation à nous faire remonter les fuseaux horaires et que ce changement nous établit dès à présent sur l’heure des Açores. Au surplus, cela va nous permettre de recaler de manière plus judicieuse les horaires des quarts sur le cycle nocturne – ceux d’après le petit déjeuner étant devenus un poil fantaisistes. 

Carnets de transat’ (première partie)Carnets de transat’ (première partie)

Jour 15. Jeudi 14 mai 2015.

Et merde, toujours pas de vent. Quatrième jour de pétole consécutif, ça commence à faire long. Surtout que les dieux de l’océan semblent avoir pris un malin plaisir à m’enlever le seul sujet de contemplation qui me restait, à savoir le bleu de l’eau. Au moins le soleil nous accompagnait-il jusqu’à présent, mais là, en plus, il fait moche et l’humidité de l’air est à couper au couteau. Du coup, sous les nuages, la mer d’huile s’est vue retirer ses plus beaux atours et n’est plus désormais vêtue que d’un triste gris laiteux, tendant à se confondre à l’horizon avec le ciel brumeux. Y’en a qui ont sombré dans la dépression pour moins que ça…

Mais si la météo donnerait volontiers envie de se pendre, les conditions sont néanmoins idéales pour observer les animaux remontant à la surface, puisque le moindre mouvement se repère désormais facilement dans cette infinité grisâtre épurée de toute vague. Nous sursautons à chaque ombre, persuadés d’apercevoir une baleine ou un globicéphale dans chacune des bouées égarées et déchets flottants croisant notre chemin – nous rappelant au passage que la mer est quand même bien remplie de saloperies anthropiques. S’il leur faudra un moment pour nous donner quelque chose de vraiment vivant à nous mettre sous la dent, lesdits dieux de l’océan finiront tout de même par se montrer bons joueurs, nous envoyant coup sur coup plusieurs groupes de dauphins exécuter d’élégantes acrobaties autour du bateau. En prime, deux petites tortues se laissant flotter en surface, toutes bariolées d’algues sur leurs carapaces. La curiosité nous poussera même à attraper une de ces étranges méduses à voile qu’on observait depuis quelques jours. Finalement, on n’aura pas tellement eu le temps de s’emmerder.

Carnets de transat’ (première partie)Carnets de transat’ (première partie)
Carnets de transat’ (première partie)Carnets de transat’ (première partie)Carnets de transat’ (première partie)

Jour 16. Vendredi 15 mai 2015.

Le vent se lève, les affaires reprennent. Enfin. Faites que ça dure.

Jour 17. Samedi 16 mai 2015.

Lorsque j’ai ouvert les yeux ce matin, nous nous trouvions à bord d’un navire brisé sur le point d’être avalé par une vague géante d’une trentaine de mètres de haut… Cette nuit, le vacarme et l’agitation ont été tels qu’ils n’ont eu aucun mal à s’infiltrer jusque dans mes rêves : du ballottement de la houle t’envoyant valser aux quatre coins du lit à la gîte te collant littéralement contre les murs, en passant par le bruit des vagues se brisant sur la coque dans un concert de chocs et de craquements. Tout y était dans le moindre détail, à ceci près que l’ensemble avait été si amplifié qu’on se trouvait plus dans un typhon digne d’un film catastrophe de série B que dans un Wake Up réaliste. Reste que dans le demi-sommeil embrumé du réveil, tu ne fais pas trop la différence entre rêve et réalité, si bien que je me suis quand même senti le besoin de rapidement monter sur le pont vérifier que tout allait bien… 

Carnets de transat’ (première partie)Carnets de transat’ (première partie)

Jour 18. Dimanche 17 mai 2015.

Depuis hier, les différents instruments de guidage nous donnent des infos divergentes – ce qui, disons les choses simplement, est un peu emmerdant. Quand la boussole t’informe que tu vas vers l’est alors que le GPS t’assure que tu te diriges vers le nord, tu fais confiance à qui ? Face à cet intrigant phénomène, nous nous sommes un peu creusés la soupière et en sommes venus à la conclusion que nous devons vraisemblablement être victimes d’un courant marin pernicieux. On a beau suivre le cap indiqué par la boussole, des flots perpendiculaires nous poussent inexorablement sur le coté, entrainant la dérive mesurée par les satellites. En ajustant un peu la barre, on devrait pouvoir surmonter la chose, mais le problème, c’est qu’on se tape encore des miles pour rien. Comme si la traversée n’était pas déjà assez longue comme ça !

Carnets de transat’ (première partie)Carnets de transat’ (première partie)

Jour 19. Lundi 18 mai 2015.

Plus que quatre cent miles avant d’atteindre les Açores. On touche tout doucement au but… Le vent vient de retomber, mais, ce soir, sous ce splendide coucher de soleil rouge, personne ne s’en plaint outre mesure. On a fait les comptes niveau gasoil et il semble que même si, dans le pire des cas, la pétole s’éternisait, il nous en resterait suffisamment pour faire tourner le moteur non stop jusqu’à l’archipel. On a parfaitement rationné l’essence à notre disposition depuis le départ, alors maintenant, on peut se lâcher le cas échéant sans craindre la panne sèche !

Carnets de transat’ (première partie)

Jour 20. Mardi 19 mai 2015.

Cette nuit, plus que les précédentes m’a-t-il semblé, l’absence simultanée de lune et de nuage nous aura offert un ciel particulièrement constellé d’étoiles, scintillant presque autant que le plancton fluorescent dans notre sillage. Ronan assure que l’extrême humidité voile encore une bonne partie d’entre elles, mais, pour ma part, cela faisait un bout de temps que je n’avais eu l’occasion de contempler aussi beau firmament – ce qui explique au passage ma frustration de ne pouvoir en tirer une photo nette. L’impression de pouvoir observer jusqu’aux fins fonds de l’Univers m’aura gardé sur le pont un bon moment, avant que le froid mordant ne me rappelle à l’abris du vent. Ces derniers jours, j’ai beau superposer un pull et deux manteaux, je me les gèle quand même sévère pendant les quarts…

Jour 21. Mercredi 20 mai 2015.

Plus que cent cinquante miles, on devrait arriver vendredi matin. J’ai du mal à croire que trois semaines se soient déjà écoulées depuis que nous avons quitté la Guadeloupe. C’est toujours a posteriori que tu réalises à quel point le temps passe vite. Pendant le trajet, il t’arrive d’en avoir ras-le-bol, tu te dis que c’est long, tu comptes les jours… Mais une fois arrivé à destination, la réaction est toujours la même : « déjà ?! » Et oui, déjà.

Difficile à croire également qu’il n’y ait jamais eu à bord un mot plus haut que l’autre, alors que nous avons passé vingt-et-un jours dans la promiscuité la plus totale. Pour des raisons évidentes, tu n’es pour ainsi dire jamais seul sur un bateau de cette taille. Je prends même conscience que pas une seule fois nous avons eu l’occasion de nous dire « à demain ». Avec les quarts, il ne se passe pas trois heures sans avoir affaire à chacun des membres de l’équipage, du coup c’est toujours « à tout à l’heure », comme si ce périple n’était qu’une seule et même grosse journée. Et pourtant, en dépit de tout cela, pas une engueulade, pas même un moment de tension. C’était loin d’être gagné d’avance et ça mérite d’être souligné. 

Carnets de transat’ (première partie)Carnets de transat’ (première partie)Carnets de transat’ (première partie)

Jour 22. Jeudi 21 mai 2015.

Terre en vue ! Ah que ça fait plaisir de voir enfin la côte des Açores se profiler ! Il reste encore une petite cinquantaine de miles à parcourir mais là, sauf incident majeur, on ne devrait plus avoir aucun mal à clôturer rapidement la première moitié de notre aventure maritime. Le panorama d’arrivée est tout bonnement magnifique, avec l’île de Faial plantée au milieu d’une mer d’huile aux reflets chatoyants sous le soleil de cette belle fin de journée. Et que dire de l’accueil que nous ont réservé nos amis cétacés…

Alors que l’on devine au loin le souffle d’une baleine jaillir de la surface, c’est rapidement un, puis deux, non, trois cachalots qui apparaissent beaucoup plus près, à quelques mètres du bateau. Oh et puis il y a un rorqual ici, et un autre là-bas ! Chaque fois qu’une baleine disparaît en plongeant profondément, une autre apparaît de l’autre côté. On ne sait plus où donner de la tête, courant dans tous les sens, surexcités comme des gamins le matin de Noël. Puis quand tu crois avoir tout vu, c’est une horde de dauphins qui se joint soudainement à la fête pour nous gratifier des vives cabrioles dont eux seuls ont le secret. Pour une fois, les mots me manquent. J’ai un sourire jusqu’aux oreilles et des étoiles plein les yeux. Ce seul spectacle valait largement les trois semaines d’attente qui l’ont précédé…

Carnets de transat’ (première partie)Carnets de transat’ (première partie)Carnets de transat’ (première partie)
Carnets de transat’ (première partie)Carnets de transat’ (première partie)
Carnets de transat’ (première partie)Carnets de transat’ (première partie)
Carnets de transat’ (première partie)Carnets de transat’ (première partie)Carnets de transat’ (première partie)

Jour 23. Vendredi 22 mai 2015.

Voilà, nous sommes enfin parvenus à quai, dans la marina de Horta, mais non sans nous être d’abord payé une ultime péripétie. Il y a quelques jours, nous avions reçu un appel radio de Luc et Jérôme, depuis leur petit voilier que l’on distinguait à l’horizon. « Notre téléphone satellite est tombé en panne il y a deux semaines, nos proches sont sans nouvelle depuis, ça vous embêterait de les contacter pour leur dire qu'on va bien ? » Bien sûr, pas de soucis. « En fait, notre moteur aussi nous a lâché… » Ah, tu parles de poissards. Heureusement qu’ils ont un bateau rapide et  euun minimum de vent pour les faire avancer jusqu’à présent. Seulement voilà, aujourd’hui, il n’y en a plus du tout, du vent, et les masses d’air ne semblent pas avoir prévu de s’agiter de si tôt. Bloqués si près des côtes, ça fout les boules, quand même.

A l’initiative de notre généreux capitaine, nous décidons donc de nous dérouter de quelques heures pour aller porter secours aux deux malheureux. Dans le noir de poix qui caractérise cet après-minuit, la manœuvre d’harnachement du Souris Mermon n’est pas à prendre à la légère et nécessite la vigilance de chacun. Mais en fin de compte, sans ce petit détour, nous serions arrivés à Faial de nuit, ce qui aurait également comporté son lot de difficultés, alors… Après avoir ainsi tracté nos compatriotes jusqu’à bon port, c’est non pas à quatre mais à six que nous célébrerons comme il se doit l’arrivée aux Açores chez Peter, l’incontournable bar dans lequel viennent festoyer depuis la nuit des temps les marins ayant osé s’aventurer si loin dans l’Atlantique.

Carnets de transat’ (première partie)
Carnets de transat’ (première partie)Carnets de transat’ (première partie)Carnets de transat’ (première partie)

Rédigé par Pierre

Publié dans #Transat

Commenter cet article

tatalolita 01/06/2015 19:50

Perdu de vue depuis quelques temps ,j'ai repris tes aventures avec delectation !
Les embruns marins ,quel décor !Un bon petit journal de bord qui m'a fait partir au loin !Merci je t'embrasse très fort .

Massimo 26/05/2015 17:56

Enorme la traversée !!! Enjoy !

Marrainelol 24/05/2015 13:35

Chouette ce périple ! Merci pour tous ces moments partagés... Tu racontes bien :-) Gros bisous

Michel 23/05/2015 12:40

Simplement extra. Entre les messages journalier de Ronan, et ton récit détaillé, nous étions/sommes un peu avec vous ! En tous cas, je sais désormais qu'avec un voilier, "pétole" et "pétrole" sont frères; puisque lorsque la pétole arrive, pétrole la suit. Vous souhaitant bon vent pour la seconde partie de votre voyage et un moteur réduit au silence, pour votre bonheur et celui des cétacés, qui tout comme vous pensent : c'est assez !

katia 22/05/2015 23:00

Magnifique récit! Comme d'habitude, merci!

Eve 22/05/2015 18:46

Wouah... Superbe récit comme toujours.... Bravo pour ton écriture et ton humour et bon vent jusqu'au prochain épisode!
Bises

Clara 22/05/2015 17:53

Heyyy!
Je lis toujours tous tes articles mais celui ci m'émerveille et me force à réagir!
Tu me replonges il y a 4ans quand j'avais passé 15jours sur un voilier de 7m (un pogo) avec 3personnes !
Un souvenir inoubliable et retrouver ce vocabulaire... Ça m'avait manqué! Les quarts avec les étoiles, le plancton et, pour ma part, l'observation d'une chute de météorite (!!!)
Bref merci, j'ai envie de repartir!
Bisous et à bientôt