Carnets de transat’ (troisième partie)

Publié le 14 Juin 2015

De Gibraltar à Montpellier

 

Jour 36. Jeudi 4 juin 2015.

L’escale aura été courte. Gibraltar ne vendant pas vraiment du rêve, nous voilà déjà repartis. A deux, Thierry nous ayant malheureusement quitté ce matin pour retrouver sa bien-aimée. Là, pour le coup, les quarts risquent de devenir un peu violents ! Mais comme on vise une arrivée en France pour le 13 juin et qu’il ne reste théoriquement pas beaucoup plus d’une semaine de nav’, ça nous laisse une bonne marge si l’on veut se reposer pleinement une fois ou deux en passant la nuit dans quelque marina.

C’est donc parti pour une dizaine de jours de cabotage le long de la côte espagnole. On annonce pas mal de pétole, qui s’est déjà confirmée dès aujourd’hui : un nœud de vent tout à l’heure, un ! On n’est pas contre tirer des bords pour épargner le moteur, quitte à perdre un peu temps, mais comment on fait quant il n’y a plus un pet de vent ? Au moins, vu le calme, on a pu ressortir les cannes que l’on avait dû bouder depuis les Açores, faute d’avoir un temps suffisamment clément pour pêcher. Boum, six maquereaux et une bonite en moins d’une heure ! 

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Jour 37. Vendredi 5 juin 2015

Bah, tu vois, j’appréhendais les quarts à deux, mais cette nuit aura en fait été la plus facile de tout le voyage. Pas sommeil. Pas du tout. Du coup, je suis resté éveillé la majeure partie de la nuit à jouer les vigies, laissant Ronan se reposer. En récompense, magnifique lever de soleil par delà les montagnes andalouses, reflétant les lueurs rosées de l’aurore sur l’huile de la mer.

Carnets de transat’ (troisième partie)

Jour 38. Samedi 6 juin 2015.

L’astre du jour est en train de se coucher lorsque j’entame mon premier quart. Le vent a soufflé une bonne partie de la journée, sous un angle pas si mauvais, si bien qu’on a pu faire un bon bout de chemin à la voile. Jusqu’à présent, il ne s’était rien passé qui sorte de l’ordinaire, mais bien sûr, lorsque je prends les commandes, il fallait qu’arrive une merde. Alors que je m’installe pour bouquiner peinard, le vent disparaît subitement. Les voiles flottent au hasard et le pilote automatique ne tarde pas se perdre. Tête à queue.

C’est alors que je repère un navire à l’est. Il n’est d’abord qu’un point à l’horizon mais grossis déjà à vue d’œil, nous fonçant apparemment droit dessus, à toute allure. J’essaye de remettre le bateau en marche mais, dans la panique, fais manifestement n’importe quoi. Un coup à bâbord, un coup à tribord. Je ne comprends rien, les voiles ne réagissent pas comme elles le devraient et la côte se trouve bizarrement du mauvais côté… Le bateau arrive à notre niveau en moins de deux minutes et je distingue alors clairement ce dont il s’agit. Aduanas, les douanes. A m’avoir vu tourner dans tous les sens, je crains un moment que les policiers n’en soient venus à penser qu’on essayait de s’enfuir, ou quelque chose du genre, mais en même temps, il faudrait être sacrément con pour essayer de distancer un tel bolide avec un voilier de quarante pieds ! C’est bon, simple contrôle par radio, même pas un abordage. Grosse flippe pour rien.

Jour 39. Dimanche 7 juin 2015.

Depuis Gibraltar que nous longeons la côte, je ne puis m’empêcher de penser qu’il y a quelques urbanistes espagnols qui mériteraient des baffes, tant le littoral a été saccagé par d’omniprésentes barres d’immeubles dégueulasses. Elles sont pourtant belles ces collines arides. Quel dommage… Nous venons de passer la pointe ponctuant le golfe d’Alicante et entamons donc le suivant, au large de Valence. Cette grande baie rentrant plus profondément dans les terres tandis que nous coupons droit sur Barcelone, le rivage a cette fois disparu, pour la première fois depuis notre départ de Gibraltar.

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Jour 40. Lundi 8 juin 2015.

Allez, un jour de plus en moins. Le quarantième depuis que nous avons quitté Pointe-à-Pitre. La pétole la plus totale est de retour, si bien qu’il n’est pas difficile de passer des heures sur un bon bouquin ou devant l’ordinateur. D’ailleurs, compte tenu de la proximité des côtes, on parvient maintenant à capter internet quasiment tout le temps à bord, ce qui me permet de prendre de l’avance sur tous les trucs que j’aurais eu à faire en arrivant en France. Tout ça pour dire que les journées passent vite, pas le temps de s’ennuyer. Et pourtant, comme tu peux l’imaginer, j’ai quand même désormais vraiment hâte d’arriver à destination. La partie la plus intéressante – le « défi » s’il en était un – s’est terminée à Gibraltar après avoir complété la grande traversée. Ces derniers jours ne représentent donc rien de plus que les ultimes miles nécessaires pour ramener le bateau à la maison. Ce qui est évidemment moins exaltant. 

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Jour 41. Mardi 9 juin 2015.

On a décidé de s’arrêter à Barcelone pendant deux jours. Non seulement ça va nous permettre de bien dormir pour rattraper le sommeil en retard qu’on a accumulé ces derniers temps, mais aussi et surtout de nous recaler sur une arrivée samedi matin. Et oui, parce que comme on a annoncé à tout le monde qu’on atteindrait Carnon à ce moment là, il semble qu’un petit comité d’accueil soit en train de s’organiser. Ça serait dommage de décevoir tout ce beau monde en débarquant deux jours trop tôt !

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Jour 42. Mercredi 10 juin 2015.

Je viens de réaliser que le premier voyage que j’aie jamais entrepris à l’étranger sans mes parents, c’était justement à Barcelone, avec les copains. C’est drôle de revenir là aujourd’hui, neuf ans plus tard. Je retrouve quelques lieux vaguement familiers qui font remonter un paquet de bons souvenirs. 

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Jour 43. Jeudi 11 juin 2015.

Un peu de repos pour recharger les batteries, un peu de tourisme pour redécouvrir la ville, un peu de footing pour se donner bonne conscience et beaucoup de bars tapas pour ne pas perdre les bonnes habitudes. Et voilà, on repart déjà (sous la pluie) pour l’ultime tronçon restant. On a calculé qu’à cinq nœuds de moyenne, il nous reste à peu près trente-quatre heures pour rallier Montpellier – ce qui veut accessoirement dire que si on ne s’était pas arrêtés, on serait déjà arrivés !  

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Jour 44. Vendredi 12 juin 2015.

Dernière journée de merde. La mer doit avoir compris qu’on allait bientôt la quitter, elle nous donne tout ce qui lui reste. Grisaille maussade, violents orages, vents changeants qui tournent dans tous les sens, houles croisées nous balançant de droite à gauche comme jamais… Je me sens barbouillé et aussi morose que le ciel. L’impatience m’a finalement rattrapée : je veux rentrer chez moi !

Jour 45. Samedi 13 juin 2015.

Il n’est pas loin neuf heures trente lorsqu’une voix se fait entendre sur le canal 72 de la radio. « Wake Up, Wake Up, Wake Up. » Ils arrivent. On nous avait assuré une escorte pour les derniers miles jusqu’à Carnon et la promesse a été tenue. Voici donc les trois fiers voiliers venus à notre rencontre, portant accessoirement mes parents à bord. Je te dirais bien que ce fut une grosse surprise, mais, en vérité, j’étais déjà au courant depuis un petit moment ! N’en reste pas moins que ça fait bougrement plaisir de se faire accueillir comme ça. En fait, arrivés à la marina, c’est même une petite foule qui s’est réunie sur le quai d’accueil de la capitainerie. Pas pour moi, hein, ce sont les proches de Ronan qui sont venus lui souhaiter la bienvenue après dix mois de navigation, mais quand même, le petit apéro de débarquement, c’est cadeau. 

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On ne cesse de me féliciter pour ce qu’on vient d’accomplir. « Bravo, la transat’ retour, c’est sacré exploit ! » Il paraît. Perso, je n’arrive pas vraiment à réaliser qu’on ait fait quelque chose de bien exceptionnel. Cette transat’ n’avait jamais été pour moi le fantasme qu’il peut représenter pour nombre de navigateurs. J’étais d’un côté de l’océan. Je voulais aller de l’autre sans prendre l’avion. Restait donc le bateau. Point. Et pourtant, bien qu’on ne soit assurément pas les seuls à avoir accompli la chose, tout le monde semble y voir une belle prouesse.

C’est vrai qu’on a fait un sacré bout de chemin, quand même, et pas toujours dans des conditions très faciles. Quatre mille trois cent miles nautiques, ça fait quand même huit mille kilomètres, l’air de rien ! Avec le vent dans le nez tout du long – et tout ce que ça implique –, ça n’a pas toujours été évident, en plus. Et tout ça en quarante-cinq jours, un mois et demi… Je ne sais pas si c’est un exploit, mais en tout cas ce fut vraiment une belle aventure !

Rédigé par Pierre

Publié dans #Transat

Commenter cet article

christelle 15/06/2015 10:16

Bravo Pierre pour ce periple. Mais surtout Merci pour le voyage que tu m'as fait vivre. Je ne sais si tu repartiras un jour, si on aura l'occasion de te relire, en tous cas ces 2 aventures depuis 1 ans 1/2 c'était un beau cadeau que de les partager avec d'illustres inconnus (écriture nickel et photos superbes).

Tu es ravis de te poser ce que je comprends grandement, je suis un peu triste que tu nous quittes ;-)

MERCI!

Pierre 19/06/2015 15:39

Merci à toi de m'avoir suivi ! Je repartirai assurément, et reprendrai l'écriture tout aussi sûrement. Faudra juste patienter un peu ;)

Marrainelol 14/06/2015 21:08

BEM-VINDO, MATELOT !!! Quelle arrivée triomphale ! La prévenance de tes parents a dû te faire chaud au coeur. On a suivi tout ça en direct... ou presque :-) J'ai adoré le tee-shirt de Michel et la pancarte de Diana ! Trop mignon !! Quelques sommeils récupérateurs et on se voit, on a hâte... En attendant, bisous !

Pierre 19/06/2015 15:38

Ouais c'est vrai que les T-shirt c'était bien fun :) A demain !

Françoise 14/06/2015 20:10

Bienvenue sur terre Pierre !
Merci. Merci pour tout ce que j'ai pu vivre, découvrir grâce à tes récits et tes photos. Bisous et à très vite.
Signé : une fidèle admiratrice !!!

Pierre 19/06/2015 15:37

Merci à toi et ta précieuse aide orthographique ;)