De Phongsali à Nong Khiao

Publié le 16 Novembre 2016

Mardi 8 novembre 2016

La pluie sous laquelle nous nous réveillons ce matin douche nos espoirs d’explorer les environs. Chaque fois qu’une accalmie semble se prolonger, à peine avons nous le temps de rassembler nos affaires qu’il se remet déjà à tomber des cordes. Deux jours de bus pour venir ici et on n’y voit pas à quinze mètres, quelle frustration ! Après avoir trouvé moyen d’atteindre le petit musée de la ville, des cris hystériques attirent notre attention. Curieux, nous suivons minutieusement les hurlements, jusqu’à découvrir une vingtaine de laotiens passablement éméchés disputant une partie de pétanque endiablée. Les présentations n’ont pas encore eu lieu que nous nous retrouvons déjà une bière à la main. Silang et ses collègues fêtent les vingt ans de la boite en même temps que les trente de son petit frère, lui-même employé du Laos Telecom. Après que les filles du service financier aient célébré leur victoire par un redoublement de cris suraigus, Silang nous met au défi de jouer une partie contre les champions locaux. Rapidement défaits assez lamentablement, nous voilà contraints d’engloutir une nouvelle canette, le gage qui semble réservé aux vaincus. Chacun trouve systématiquement une excuse pour nous faire picoler et je me sens très vite complètement bourré. Bourré, mais heureux. Voilà plus d’un mois que j’attends qu’un événement pareil se produise et, enfin, nous partageons un vrai moment de complicité avec des locaux. Plusieurs d’entre eux parlent décemment anglais et l’ébriété ne nous empêche pas d’échanger sur nos vies respectives. La nuit finit par tomber trois heures plus tard et chacun s’en retourne progressivement à la maison. La séparation ne devrait cependant être que de courte durée : nous avons été invité à revenir demain après-midi pour célébrer les trente-cinq ans d’un autre employé !

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Mercredi 9 novembre 2016

Le déluge de ce matin est pire encore que celui d’hier. Nous nous étions résolus à braver aujourd’hui les averses pour nous balader coûte que coûte dans les environs, mais les tonnes d’eau qui tombent maintenant du ciel rendent la chose inconcevable. Nous n’avons même pas le courage de traverser la rue vers la gargote la plus proche et sommes désormais contraints à rester affamés dans la chambre. Pour couronner le tout, la ville toute entière est privée d’électricité depuis hier soir – sans doute le résultat de ces pluies diluviennes – si bien que nous n’avons pas même moyen de passer le temps en regardant un film ou zonant sur internet. Cerise sur le gâteau : on vient d’apprendre que Trump a été élu. Une bonne grosse journée de merde…

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Jeudi 10 novembre 2016

La mousson est encore et toujours là mais la morosité a laissé place à l’entrain. Je ressens aujourd’hui une irrépressible envie d’aller marcher sous la pluie. Le froid humide de ces derniers jours a fini par enrhumer Nara, qui préfère donc rester à la guest-house, mais rien n’y fait, il faut que j’y aille. J’espérais secrètement que l’averse interminable finisse quand même par se calmer mais elle n’aura en réalité fait que redoubler de vigueur. Durant cette petite rando de deux heures sur les hauteurs de Phongsali, je parviens de temps en temps à deviner quelques esquisses de paysages à travers la brume, mais la chose reste rare. Etonnamment, je ressens moins de frustration que d’excitation à l’idée revenir ici demain pour découvrir le panorama dans son ensemble. Les prévisions météo annoncent en effet la fin des précipitations à partir de cette nuit et j’espère qu’on pourra donc enfin louer le scooter dont on parle depuis trois jours.

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Vendredi 11 novembre 2016

La pluie a bel et bien cessé mais on n’y voit malheureusement pas plus pour autant. En fait, l’épais brouillard qui a pris sa place nous a rendu encore plus aveugles et l’on peine à discerner l’autre coté de la rue. Le taux d’humidité crève toujours le plafond, en témoigne la lessive que nous avons faite il y a trois jours et qui reste encore bien trempée. Dans un élan de motivation, nous avons malgré tout tenté de trouver un scooter afin de nous promener tant bien que mal dans les environs, mais même ça ne sera pas possible. La seule bécane disponible dans la ville se trouve être une vieille moto dont nous sommes bien incapables de passer les vitesses. Décidemment, le destin semble s’acharner pour qu’on ne découvre jamais la région. Très bien, nous mettrons donc les voiles demain matin en direction du sud, en espérant retrouver rapidement le soleil.

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Samedi 12 novembre 2016

Ce n’est qu’en descendant tout au fond de la vallée de la Nam Ou que nous parvenons enfin à laisser le brouillard derrière nous. Le ciel bleu semble encore loin mais le fait de se remettre en mouvement nous a redonné du baume au cœur. D’autant plus qu’après une première heure de bus, c’est en bateau que nous continuons notre aventure. J’attendais cette navigation impatiemment depuis qu’Arthur m’en avait vanté les mérites, et le périple ne me décevra pas. Nous ne sommes même pas dix dans la barque rudimentaire ; que des locaux mis à part nous. Les planches de bois qui font office de sièges sont bien inconfortables, mais je m’en fiche pas mal. Nous descendons la Nam Ou vers le sud et jamais la jungle montagneuse ne m’a semblé aussi charmante que depuis le lit de la rivière. Les quelques groupes de cabanes installées de-ci de-là sur les berges constituent autant de petits hameaux qu’aucune autre route ne dessert que ces eaux troubles. Nombreuses sont d’ailleurs les frêles embarcations que nous croisons régulièrement, témoignant de l’importance du rôle que joue la rivière dans la région.

Alors que la navigation est particulièrement enchanteresse, les choses vont se compliquer lorsque le bateau accoste à Samphan, près de trois heures après le départ. Un immense barrage coupe désormais la rivière et il va nous falloir le contourner en bus jusqu’à Muang Kua. Si nous étions au courant de la chose, on s’attendait en revanche à trouver quelque bus pour assurer la liaison, ce qui n’est manifestement pas le cas. Nos compères laotiens semblent aussi déboussolés que nous et seule la providence voudra qu’un 4x4 passe par là au bon moment pour nous déposer dans le village suivant ; où nous attendrons deux heures qu’un tuk-tuk finisse par se décider à partir vers Muang Kua. Rapidement, le véhicule montre cependant des signes de faiblesse dans les montées. A plusieurs reprises, il nous faut tous descendre et pousser pour qu’on parvienne tant bien que mal à passer la côte. Je dois dire que cela m’amuse pas mal, du moins jusqu’à ce que, fatalement, le moteur finisse par nous claquer entre les doigts. Là, perdus au milieu de nulle part, la situation devient tout de suite un peu moins drôle, d’autant qu’aucun téléphone ne semble capter de réseau. Le chauffeur s’éloigne tandis que les autres passagers entament leurs restes de sticky rice et poisson grillé. Il finit par reparaitre pour s’asseoir à nos côtés, sans que l’on arrive à comprendre si nous sommes tirés d’affaire ou non. Trente minutes s’écoulent, puis une heure, presque deux, et nos compagnons d’infortune commencent eux aussi à montrer quelques signes d’impatience. La nuit aura commencé à tomber lorsqu’un nouveau tuk-tuk surgira d’on ne sait où pour enfin nous conduire jusqu’à Muang Kua. Sacrée journée !

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Dimanche 13 novembre 2016

Plus nous descendons la Nam Ou, plus la vallée s’élargit et les reliefs s’aplatissent. C’est néanmoins le cas jusqu’à ce que nous approchions de Muang Ngoi Neua, après trois nouvelles heures de bateau. Là, d’imposants massifs karstiques ressortent soudainement de terre pour former de majestueuses falaises nous toisant de toute leur hauteur. Certes, l’état de nos fesses nous imposait quoi qu’il en soit de stopper rapidement la navigation, mais la splendeur du paysage ne laisse manifestement d’autre choix que d’accoster ici pour y passer une nuit ou deux. Alors que nous marchons autour du village pour en découvrir la campagne environnante, un paysan s’arrête à nos cotés pour nous proposer spontanément de monter sur son étrange véhicule, comme le Laos en compte tant et plus. Lorsqu’il nous dépose un peu plus loin, nous apercevons dans le champ d’à côté un couple à chapeaux pointus s’afférer à moissonner son orge. Nous nous approchons timidement, mais ils ne sont à l’évidence pas farouches et nous font signe de nous approcher dès qu’ils nous aperçoivent. Immédiatement, madame montre à Nara comment récolter les céréales tandis que monsieur m’invite à venir battre les grains avec lui. Le cadre est absolument magnifique, entouré de toute part des montagnes calcaires susnommées, et je me prends cinq minutes à penser que cette vie n’est sans doute pas des plus désagréable. Après une heure à énergiquement fracasser les bottes d’orge contre une planche afin d’en libérer les grains, mon éphémère vision romantique de cette existence paysanne s’est déjà évaporée. Je suis en nage, j’ai les bras en compote et une sale ampoule sur la main droite ; sans compter la honte que j’éprouve à déjà envisager de déposer les outils pour si peu. Je savais évidemment cette vie particulièrement exigeante et difficile, mais c’est encore autre chose que d’y goûter, même si brièvement. Mon immense respect pour la petite paysannerie du monde vient encore de monter d’un cran. 

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Lundi 14 novembre 2016

Nous avons décidé de rester un jour de plus afin de randonner quelques kilomètres plus loin pour visiter les village voisins. Nous marcherons ainsi quatre ou cinq heures, jusqu’à ce que nous repassions devant le champ de nos amis paysans, dont nous n’avons malheureusement pas compris les noms. Nous avions acheté ce matin une bouteille de Lao-Lao – la gnôle locale – et prévu de passer pour les remercier de leur accueil de la veille. Monsieur n’est malheureusement pas là, mais madame nous accueille encore plus chaleureusement que la veille. A peine a-t-elle aperçu la bouteille qu’elle s’est mise en tête de nous cuisiner quelque chose. Nous n’avions pas nécessairement prévu de rester picoler mais il semble que nous n’y couperons pas. Un verre, deux verres, trois verres… L’eau-de-vie commence déjà à bien nous monter à la tête, mais Mama – ainsi qu’elle se surnomme en précisant qu’elle nous aime comme ses propres enfants – insiste pour que nous finissions la bouteille tous les trois. La discussion devient de plus en plus fluide, l'ivresse rendant de moins en moins important le fait de réellement se comprendre. Et que ça chante, et que ça danse, et que ça s’enlace… Mama pousse régulièrement d’inexplicables hurlements qui ne manquent pas de nous faire exploser de rire à chaque fois. La nuit a fini par tomber sans qu’on s’en rende compte et il est plus que temps de filer, le village se trouvant à une grosse demi heure de marche. Notre nouvelle amie est encore plus éméchée que nous mais elle insiste pour nous guider maladroitement à travers champs et rivières. Nous atterrissons finalement dans la maison de sa fille, chez qui elle semble rester dormir. Nous sommes également conviés à passer la nuit mais nos affaires nous attendent à la guest-house et une bonne douche ne nous fera pas de mal. Comme nous croyions l’avoir compris, notre « sœur » nous confirme dans un anglais approximatif que nous sommes à nouveau attendus à la maison champêtre des parents demain à quatorze heures. Cette soirée – ou plutôt après-midi puisqu’il n’est même pas dix-neuf heures – aura assurément été la plus drôle de notre voyage. J’attends demain avec impatience.

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Mardi 15 novembre 2016

C’est chargés d’une nouvelle bouteille de Lao-Lao, de deux bières et d’un plein panier de légumes que nous retrouvons comme prévu Mama devant sa maisonnette. Nous nous mettons immédiatement en marche vers l’autre champ que possède la famille à un kilomètre de là, où son mari, son frère et son gendre travaillent encore à ramasser l’orge. A peine a-t-elle allumé un feu devant le petit refuge qu’elle s’en va d’ailleurs les rejoindre, en nous confiant la charge de cuisiner les mets que nous lui avons apportés. La chose faite, nous partons à notre tour prêter main forte à la famille. La tâche du jour est suffisamment simple – ramasser les bottes de céréales et les charger sur le motoculteur – pour nous permettre d’être réellement utiles. Contrairement à avant-hier, où notre manque de pratique dans le battage de l’orge ne nous rendait pas très efficaces, notre présence cet après-midi augmente la main d’œuvre de moitié, et la vitesse de collecte d’autant. Je ressens une réelle satisfaction à pouvoir leur apporter un peu d’aide, aussi humble soit elle, en complément des bons moments passés autour de la table. Le repas terminé, nous sommes conviés à revenir à nouveau demain, mais cette fois il va vraiment nous falloir quitter le village. L’invitation est alors étendue ad vitam aeternam, avec l’espoir partagé que nos pas nous ramènent un jour jusqu’à cette famille formidable du fin fond du Laos. 

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Mercredi 16 novembre 2016

Nous ne ferons qu’une heure de bateau avant de nous arrêter pour une nouvelle étape. Nong Khiao n’a pas grand-chose à envier Muang Ngoi Neua quant à la beauté de ses alentours. Les massifs karstiques sont toujours là, et nous nous offrons enfin le plaisir de grimper jusqu’au sommet de l’un d’eux. La fin du coucher de soleil sera partiellement gâchée par les nuages, mais la vue panoramique à l’issue de la randonnée n’en demeure pas moins formidable. 

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Rédigé par Pierre

Publié dans #Laos

Commenter cet article

Pierre 30/11/2016 14:36

Merci chères lectrices assidues pour votre soutien et vos encouragements :)

EVE 30/11/2016 10:05

J'adoooore les récits des 14 et 15 novembre ! Bisous !

Marrainelol 19/11/2016 14:30

ວິທີການທີ່ສວຍງາມ !! ກອດທັງສອງ

tatalolotte 17/11/2016 19:51

Je voyage je voyage ,je reprends le fil des aventures et des décors lointains et surtout paradisiaques,merci aux deux petits personnages que vous êtes ! tantôt aventuriers tantôt bd tantôt spectateurs sages ou SAGEs spectateurs de ce que nous offre le fait d'être en vie !bisousss

Françoise 16/11/2016 18:08

Merci à vous deux pour ce partage, ces rencontres et ces paysages. Quel voyage encore!!! Superbe. Biz